Actualisé 15.06.2010 à 18:39

animation

Si Jacques Tati m'était conté

Sept ans après «Les Triplettes de Belleville», Sylvain Chomet adapte un scénario inédit du réalisateur de «Jour de fête» et «Playtime».

Sans emploi, fauché, Tatischeff le magicien ne peut plus offrir que des frites à Alice.

Sans emploi, fauché, Tatischeff le magicien ne peut plus offrir que des frites à Alice.

Il y a un magicien vieillissant, une jeune fille qui le prend par les sentiments et beaucoup de Jacques Tati dans «L'illusionniste», comme l'explique son réalisateur.

20minutes online. Quel est votre premier souvenir de Jacques Tati?

Sylvain Chomet. Je ne me rappelle pas la première fois. Quand je suis né, Tati était déjà connu, il faisait partie du décor au même titre que Chaplin, Mickey Mouse, Tintin. Mais la première fois que j'ai vu Tati au cinéma, c'était il y a deux ans, à Londres, avec un public anglais. La réaction des gens était incroyable.

Connaissiez-vous l'existence du scénario de "L'Illusionniste" avant de le recevoir?

Non, je l'ai découvert lors de ma rencontre avec Sophie Tatischeff. Je sais qu'il y en a encore un autre, "Confusion", qui, paraît-il, est très sombre, puisqu'il y tue le personnage de Hulot. Il a déjà été proposé à des gens, qui n'ont pas voulu le faire. Du coup, je pense que celui-ci ne sera jamais adapté. A la fin de sa vie, Tati était vraiment très déprimé. C'est un peu l'autre facette de la médaille. On connaissait jusqu'à présent celle des aventures de Hulot. Et il manquait ce côté un peu intime dans le cinéma de Tati.

Avez-vous été étonné en lisant le scénario de "L'Illusionniste"?

Oui, très, parce que justement il parlait beaucoup plus de Jacques Tati que de Hulot. Ce n'était pas un autre Hulot, donc c'était matière à faire quelque chose de très différent. Du coup, "L'illusionnsite", ce n'est pas vraiment "Les Triplettes de Belleville", ce n'est pas non plus les films de Tati qu'on connaît. Les gens sont assez étonnés du résultat.

Avez-vous mis longtemps à vous réapproprier ce matériel, pour ne pas faire le film qu'aurait fait Tati, mais pour en faire votre propre film?

Oui, c'était important. Dans la façon dont je travaille, j'ai besoin d'avoir vécu des choses par rapport à l'histoire que je raconte, pour la recréer ensuite. J'ai plus insisté sur la relation père-fille, qui n'était pas aussi forte dans le scénario original.

C'était une forme de pudeur de la part de Tati?

A l'origine, Tati avait déjà envisagé une actrice. Enfin, pas une actrice, puisqu'il ne travaillait pas avec les acteurs. Mais une jeune femme qui, à l'époque, était modèle de Picasso. Le problème, c'est que c'était plus une femme-enfant qu'une jeune fille. Et elle ressemblait exactement à Brigitte Bardot. Quand j'ai vu cette personne, je me suis dit : "Ce n'est pas possible". C'est une image très sexuelle, Brigitte Bardot. Du coup, c'était vraiment une autre histoire. J'ai créé un autre personnage, plus porté sur la relation père-fille.

Comment avez-vous abordé ce film sans méchant, sans "unhappy end"?

C'est ce que j'ai adoré, alors qu'il est très difficile d'écrire des scripts simples. Et on sent vraiment que ça venait de Tati, que c'est du vécu, qu'il n'a pas inventé quelque chose, un univers un peu ubuesque à la Hulot.. Moi j'ai plus l'habitude de faire baroque, surréaliste. Dans ce script-là, il y a un côté presque linéaire, et en même temps il y a une montée d'émotion, bâtie sur du quotidien. Je me rappelle que dans le script on voit toujours l'illusionniste en train de faire ses comptes, il est toujours à cours d'argent, il cherche du boulot. On montre rarement ce quotidien au cinéma, c'est effectivement chiant, la vie de tous les jours. Et en même temps il y avait cette progression, soudainement, ça décolle quand il lâche les amarres à la fin, qu'il s'envole comme un ballon plein d'hélium. Je trouvais ça très gonflé. Il y a un rythme aussi qui n'existe plus aujourd'hui, comme dans des films des années 50 où on prenait encore le temps. Et moi j'avais envie de faire ça, d'aller à l'encontre de ce que ce fait en animation actuellement, où c'est très bavard.

Ici, au contraire, on a une histoire quasi sans parole…

L'animation, c'est une industrie. Il faut de l'argent, des structures… Quand un film marche, on a tendance à dire que c'est ce qu'il faut faire maintenant, tout le monde va faire la même chose, parce que c'est le filon, la mine d'or. C'est dommage parce que ça réduit toujours les capacités de ce qu'on peut réellement faire en animation. Par exemple longtemps les studios Disney, qui ont à une époque apporté une technique de pointe, ont commencé à ne faire que du Disney, une espèce de culture du recyclage, sans arrêt sans arrêt sans arrêt. Ensuite il y a eu Pixar, et tout le monde essaie de faire du Pixar avec plus ou moins de talent. Et puis Pixar, de manière intelligente, prend le contre-pied. Les deux derniers films qui sont sortis, "Wall-E" et "Là-haut", soudain, sont des films d'auteur. C'est gonflé. Ils ne sont pas à la recherche de produits dérivés. Ils ont appris le silence. C'est extraordinaire.

Dans le film il y a un music-hall concurrencé par le rock, par les salles de cinéma…

Au début du cinéma et de l'exploitation en salles, le cinéma était vraiment comme un acte de music-hall. On avait un court-métrage, puis les actualités, après des artistes, des magiciens, des acrobates, et après on avait le programme principal. Evidemment, ça a disparu. Mais quand Tati a écrit ce script le music-hall n'était pas mort. Le rock'n'roll n'était pas encore installé, la télévision n'était pas encore devenue omniprésente. Il y avait déjà quelque chose d'assez prophétique dans ce qu'il disait. En sortant le film 50 ans plus tard, on se rend compte qu'il avait raison.

En l'absence de réels méchants, Alice, la fille, pourrait passer pour plus ingrate qu'elle n'est, elle qui veut le manteau, le restau...

C'est intéressante parce qu'à un moment donné, le père devient le banquier donné par la nature. Et peut-être que c'est aussi une façon pour les jeunes filles de garder une relation avec leur père. Et c'est assez frustrant pour le père aussi. Et puis après elle rencontre un beau jeune homme. La petite fille disparaît, puisqu'elle se transforme de manière radicale. Le père a commencé aussi à avoir un petit peu ras-le-bol, parce que ce n'est plus la petite fille qu'on connaissait. A un moment donné on se dit : "Bon ben vivement qu'elle rencontre quelqu'un". C'est un peu ça, cette relation, à un moment il faut que ça se détache. Et ça c'est très très bien expliqué dans le script et dans le film, qui est simplement la vie. On a quelqu'un qui vieillit, quelqu'un qui grandit.

Comme la menace du rock sur le music-hall, la 3D est-elle une menace sur l'animation traditionnelle?

C'est un outil. Que j'utilise pour des choses assez ennuyeuses à animer, les voitures, l'eau, les bateaux. Ça permet d'avoir vraiment des très beaux modèles de train, avec tous les boulons, on peut les faire bouger dans l'espace. Et après on affine le trait pour donner l'impression que ça a été dessiné, on déconstruit le côté mécanique de la 3D. Mais je l'ai toujours fait et justement c'est une période passionnante pour l'animation en 2D. On peut se permettre des choses qu'on n'aurait pas pu faire il y a quinze ans.. Mais le côté marionnette virtuelle de la 3D ne m'intéresse pas.

Pourquoi avoir situé la majeure partie de l'histoire à Edimbourg?

A la sortie des "Triplettes", il ne se passait pas grand-chose en France. On a été plus ou moins invités par les Ecossais à venir nous installer en Ecosse. Ma femme et moi y avons ouvert un studio. On y est resté 5 ans, on a fait le film là-bas. Si j'avais été ailleurs j'aurais peut-être dessiné une autre ville. Mais ça se prêtait parfaitement au script, beaucoup mieux que Prague.

Pourquoi, selon vous, ce choix initial de Prague par Tati?

On m'a dit qu'il y avait une possibilité de coproduction envisagée avec la Tchécoslovaquie.

Dans le scénario, il y avait déjà beaucoup d'éléments pragois?

Il ne mentionnait pas de ville. Il appelait ça "La grande ville". Mais on sait que cette grande ville aurait été Prague, puisqu'il avait déjà commencé à faire des repérages. Mais ça ne fonctionnait pas, cette histoire. C'était bizarre. Ça commençait à Londres avec une chanteuse réaliste, après il allait à Paris où il y avait un groupe rock (il avait carrément inversé Londres et Paris). Ensuite il allait en Allemagne, ensuite dans la campagne avec des biens absolument envoûtants à droite et à gauche alors qu'on était quand même derrière le rideau de fer. Et puis il y avait le fait que le personnage est prestidigitateur. Et la prestidigitation, c'est hyper difficile. Quand Tati a essayé de s'entraîner pour faire des tours de magie, il n'y arrivait pas, sa main gauche ne bougeait presque plus. Il avait pensé à deux personnes pour jouer le rôle, des gens de toute petite taille: Pierre Etaix, et Pierdel, un magicien qui travaillait sur les effets spéciaux des films de Tat, et qui était encore plus petit qu'Etaix. Mais ça ne fonctionnait pas. A ce moment-là c'est évident qu'il avait décidé de ne pas le faire lui-même. Et si lui ne pouvait pas le faire, c'était terminé.

Si vous deviez entrer un jour dans le livre des records, vous voudriez que ce soit pour quel exploit?

La plus grosse entrée en salles en France pour avoir battu les "Ch'tis" avec un dessin animé. Je n'étais pas en France quand le film est sorti, d'ailleurs je ne l'ai même pas vu. Mais je me suis rendu compte que maintenant en France il y a des publicités où des gens ont l'accent du Nord. A l'époque, ça aurait été impensable.

Un petit bijou de simplicité et d’émotion

Quand Tatischeff le magicien s’en va, chassé par les yéyés, vendre ses tours de passe-passe en Ecosse, il ne pense pas revenir avec Alice dans ses bagages. Une jeune fille à qui il offre robe et resto, même s’il n’a plus un sou... Tatischeff et sa silhouette toute en jambes, c’est Tati. Ça saute aux yeux. Début d’un pincement au cœur qui durera tout au long de «L’illusionniste». Parce qu’il y est question d’une époque qui se meurt, des inévitables adieux entre un père et sa fille, d’un artiste vieillissant. Rien de moins banal. D’ailleurs, il n’y a ni méchant ni grand drame dans ce film quasiment sans paroles. Du Tati tout craché, à qui le dessin lumineux de Sylvain Chomet donne une seconde vie avec une subtilité et une tendresse remarquables. Pincement au cœur, vous dis-je...

Ton opinion

Trouvé des erreurs?Dites-nous où!