Actualisé 04.07.2020 à 11:03

France

«Ta colère doit rester intérieure»

Redoutant abus ou discrimination, des parents vivant dans des quartiers populaires préparent leurs enfants aux contrôles policiers.

Des jeunes femmes manifestent contre les violences policières à Nantes.

Des jeunes femmes manifestent contre les violences policières à Nantes.

AFP

Mère de quatre enfants, Fatima Betka, 43 ans, n'a pas attendu que le débat sur les violences policières soit relancé par la mort de George Floyd aux Etats-Unis et par la mobilisation en France du comité Adama, du nom d'un jeune Français noir décédé lors d'une interpellation en 2016.

«Dès que mes enfants ont eu l'âge de comprendre, avec leur père, on leur a toujours dit «politesse avant tout», «sois irréprochable«, «ta colère doit rester intérieure», même si le contrôle est injuste», raconte-t-elle.

Habitante de Gennevilliers, en région parisienne, elle pensait que la «bienveillance et le respect» inculqués à ses enfants leur éviteraient des contrôles policiers.

«Il ne comprenait pas pourquoi les policiers le tutoyaient»

Mais selon son récit, en 2017, lors de blocus de lycées à Paris et dans sa région, son fils Ramane est le seul à se faire contrôler alors qu'il rentre avec deux amis. «Il ne comprenait pas pourquoi les policiers le tutoyaient, le palpaient, le traitaient avec mépris devant ses deux amis caucasiens, qui eux n'ont pas eu à subir cela», relate Fatima, indignée.

Amadou, 27 ans, a, lui, deux enfants en bas âge mais réfléchit déjà à la question. «J'ai bien conscience qu'il pourrait leur arriver des bricoles, surtout à mon fils», raconte ce résident de Saint-Denis, au nord de Paris. Ce qu'il lui dira ? «Ne surtout rien faire qui puisse susciter un contrôle, comme être dans un attroupement. Et si jamais il était devant un policier, qu'il réponde tranquillement aux questions, qu'il reste irréprochable».

Aborder frontalement le sujet

Avec les récentes accusations de racisme dans la police, les critiques contre les «contrôles au faciès» ont trouvé un nouveau souffle. Dans un récent rapport sur la France, Human Rights Watch avait fait état de contrôles «sans fondement ciblant les minorités, y compris des enfants de seulement 10 ans».

Le Défenseur des droits a, lui, relevé des discriminations «systémiques» en rappelant que la moitié des hommes perçus comme «arabes, maghrébins ou noirs» déclarent avoir été au moins une fois contrôlés par la police, contre 20% pour le reste de la population.

Un nombre croissant de parents – notamment de la deuxième génération – veulent désormais aborder frontalement le sujet, affirme Goundo Diawara, porte-parole du Front des Mères, un collectif de parents des quartiers populaires luttant contre les discriminations.

«Le sujet reste tabou»

«Il y a d'abord le conseil de protection: toujours sortir avec sa carte d'identité, même pour descendre faire un foot. La deuxième chose, dans le cas d'un contrôle, on coopère, on répond aux questions, on rappelle ses droits», énumère la militante.

Devenu un rituel aux Etats-Unis dans les familles afro-américaines, cette conversation se heurte toutefois à des résistances en France.

«Le sujet reste tabou», explique-t-on du côté du collectif Stop le contrôle au faciès, «les parents ne savent pas comment l'aborder». Surtout dans le cas où les contrôles dérapent. «Il y a une méconnaissance lorsqu'il s'agit de faire valoir ses droits», souligne le collectif. Une méconnaissance nourrie par le silence des enfants qui se sentent souvent humiliés après un contrôle: «Ils ont peur que leurs parents réagissent mal, qu'ils ne les croient pas».

«Pas toujours le grand méchant flic contre l'innocent petit garçon»

Fabienne Meka, 50 ans, abonde: «Il y a des parents qui vont à peine entendre «je me suis fait contrôler» qu'ils commencent à frapper leur enfant». Engagée avec d'autres mères dans la lutte contre le trafic de drogues à Saint-Denis, elle insiste sur les «zones grises» entourant les contrôles de police.

«Comment discerner les gamins de 13 ans qui vendent du shit au bas de barres d'immeubles et ceux qui se rendent simplement à l'école? Ce n'est pas toujours le grand méchant flic contre l'innocent petit garçon», lance cette mère de famille.

Mais pour Fatima Betka, «il ne faut pas oublier qu'on parle d'adolescents. Dites moi un adolescent qui n'a jamais répondu avec insolence par exemple... ça n'existe pas».

(AFPE)

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