Cyclisme: Tinkov: «Contador? C'est un canard boiteux»
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CyclismeTinkov: «Contador? C'est un canard boiteux»

Le coureur espagnol, l'organisation du cyclisme ou l'UCI, tous en prennent pour leur grade dans un entretien accordé par le richissime ex-patron de l'équipe Tinkoff à «Cycling News».

par
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Oleg Tinkov s'en va. Mais pas sans tirer quelques dernières cartouches bien senties.

Oleg Tinkov s'en va. Mais pas sans tirer quelques dernières cartouches bien senties.

photo: Keystone/AP/Christophe ena

Avec un personnage comme l'homme d'affaires milliardaire russe Oleg Tinkov, on a rarement l'occasion de s'ennuyer. Bien en vue dans le monde du cyclisme depuis 2006, ce fils de mineur sibérien, âgé de 48 ans, connu pour son franc parler et ses attaques au vitriol à tout-va, a pourtant décidé de se retirer du circuit professionnel, sonnant le glas de sa formation World Tour, Team Tinkoff. A l'occasion de son ultime course à la tête de l'équipe, au Tour de Lombardie samedi dernier, Tinkov a accordé une dernière interview au magazine spécialisé «Cycling News», au cours de laquelle il a tiré à boulets rouges sur plusieurs acteurs du cyclisme – traitant notamment son leader Alberto Contador de «canard boiteux» – avant de préciser qu'il adore toujours ce sport et qu'il pourrait un jour y revenir. Ses fans n'en peuvent déjà plus d'attendre. Morceaux choisis de son (très long) entretien de départ:

Votre dernier jour vécu à la tête de l'équipe était-il émotionnel?

Oui et non. J'ai annoncé ma décision en décembre dernier, alors je savais que ce jour arriverait. Toute la saison a été un processus d'adieux. Le Tour de France, en juillet, a été émotionnel, parce que je savais qu'il serait mon dernier et parce que c'était une course émotionnelle. Comme un coureur qui prend sa retraite après une longue carrière, je m'y habitue peu à peu.

Pour être tout à fait honnête, je n'ai pas de regrets. Il n'y a pas de clarté dans ce sport. Que du désordre. L'avenir du World Tour est très obscur. Regardez le merdier qu'ils ont mis en réduisant l'élite à 17 équipes, celui avec le contre-la-montre par équipes aux Mondiaux avec seulement une poignée de formations participantes, ou même celui à la Vuelta, lorsqu'ils n'ont pas respecté les éliminations pour dépassement de temps alors que des gars avaient fini plus d'une heure en retard.

Certains pensent que ce ne sont que des problèmes mineurs, mais pour illustrer l'importance de la décision à la Vuelta, voyez les choses ainsi: s'ils avaient respecté les règles, la course aurait été différente et nous aurions peut-être remporté le classement World Tour par équipes au lieu de finir deuxièmes derrière Movistar. C'est un exemple du mauvais management de ce sport et même si je m'en vais, ça me rend dingue.

Qui est responsable de ce chantier, selon vous?

Normalement l'UCI, mais il n'ont pas fait grand-chose à ce propos. Ils ne font foutre rien. Il ne faut pas être particulièrement malin pour savoir ce dont l'avenir du cyclisme a besoin. Je crois qu'ASO (ndlr: le groupe français qui organise des événements sportifs et gère notamment le Tour de France, Paris-Roubaix, le Critérium du Dauphiné, Liège-Bastogne-Liège ou la Vuelta) devrait prendre le contrôle, peut-être avec un gros investisseur aux poches profondes. Ils devraient s'unir pour racheter RCS Sport (ndlr: un groupe concurrent gérant le Giro et les principales courses italiennes), qui rame et qui est criblé de dettes. Il faut qu'ils les reprennent et ils doivent se débarrasser de l'UCI. Je ne vois aucun rôle pour l'UCI dans le management du cyclisme professionnel. ASO devrait créer une ligue pro comme la NBA en basketball et la diffuser selon un modèle «pay per view». Le cyclisme a suffisamment été promu par les télévisions d'état socialistes en France, en Espagne et en Italie. Il y a des millions de gens qui adorent le vélo et il y en aura toujours, donc la base des passionnés ne va pas disparaître si on leur demande de payer un peu pour suivre les courses à la TV. Tout le monde en bénéficiera. Qui se soucie si la vieille dame qui aime regarder les paysages ne peut plus voir le Tour? On parle de créer un modèle d'affaires qui fonctionne. Ainsi les équipes peuvent en retirer quelque chose et survivre. Le cyclisme deviendra plus grand, meilleur et plus agréable à regarder lorsqu'il deviendra un pur business.

Pensez-vous en avoir eu pour votre argent pour votre sponsoring ou était-ce plutôt un investissement personnel pour le plaisir?

Si vous dites que j'ai jeté 50 millions d'euros à la poubelle, ce n'est pas vrai. Les gens en Europe connaissent désormais la marque Tinkov. Mais est-ce que ça vaut l'argent dépensé? Malheureusement pas. De plein de manières, c'était mon jouet et c'est pour ça que ça s'est terminé. Il n'y avait pas de bénéfice direct pour la Banque Tinkoff en Russie.

Si j'avais une machine à remonter le temps, je reviendrais en arrière je dépenserais encore le même argent, parce que les émotions et le plaisir que j'ai eus au cours des quatre dernières années n'ont pas de prix. On ne peut pas acheter quelque chose comme courir aux côtés de Peter Sagan (ndlr: l'une des plus grandes stars de son équipe), suivre les gars dans les cols et boire du champagne avec eux après une victoire. C'était pour moi inestimable.

Bien sûr, il y a eu des moments tristes, mais j'ai principalement de bons souvenirs. J'aurais espéré que le cyclisme devienne plus un business qu'un jouet, mais c'est malheureusement toujours un jouet pour moi, pour Makarov chez Katusha, pour Andy Rihs chez BMC ou pour Gerry Ryan chez Orica. Les équipes sont à 80% des jouets et à seulement 20% un business. Ca devrait être l'inverse.

Pensez-vous que votre implication dans le cyclisme pro vous manquera?

Peut-être d'ici deux ou trois ans, mais pas maintenant. Là je suis fatigué de tout ça.

Je crois que les sérieuses réformes qui sont nécessaires surviendront d'ici-là, donc ça pourrait marquer le moment propice à un retour. En plus ma banque aura peut-être grandi mondialement et Chris Froome sera aussi fatigué et deviendra battable sur le Tour de France. Le gagner est la seule raison de revenir. C'est la seule chose que nous n'avons pas gagnée. On a eu le titre mondial, les championnats d'Europe, le classement mondial individuel... Malheureusement nous n'étions que putain de deuxièmes au classement par équipes. Mais ça c'était à cause de Contador.

Vous semblez fâché avec Alberto Contador. Que s'est-il passé?

Je suis fâché parce que nous n'avons pas remporté le classement World Tour parce qu'il a soit chuté, soit il était malade, soit il a abandonné. Il n'a pas couru au Tour de Lombardie (ndlr: dernière course du circuit avant les Mondiaux), non plus. Je ne sais pas si c'était exprès ou pas, mais je n'aime pas ça. C'est de la merde. Avec l'argent qu'il gagne, ça ne devrait pas arriver. Alejandro Valverde (ndlr: équipe Movistar) était malade trois jours plus tôt, mais il a couru en Lombardie et terminé dans le top 10. Ca c'est la classe.

Contador ne sera pas à notre fête d'adieu à Milan, parce que je lui ai dit: «t'es malade, reste à la maison. Tu ne peux pas amener un virus à la fête et rendre les autres malades avant les Mondiaux. Je crois que la fête sera meilleure sans lui de toute façon, parce que c'est un triste sire. Il ne veut jamais boire de champagne et fait toujours attention à ce qu'il mange parce qu'il est focalisé sur remporter le Tour de France en juillet. Il était comme ça en novembre dernier à Moscou. C'est une attitude stupide. C'est pour ça qu'il n'a pas arrêté de chuter. Il est trop dur avec lui-même et trop focalisé. Sagan est beaucoup plus relax et facile à vivre. Les gars qui sont toujours sérieux sont toujours ennuyeux. Ils peuvent aller se faire foutre. Ils sont chiants, ils ont une vie affreuse.

Je pense qu'Alberto devrait arrêter le vélo parce qu'il n'est plus aussi fort. J'ai arrêté de diriger l'équipe au bon moment, au sommet. Il est un grand champion et devrait renoncer maintenant. Il va devenir un canard boiteux. Il aura l'air idiot. A la Vuelta il a été lâché par les quatre ou cinq meilleurs coureurs. L'an prochain ça sera les vingt meilleurs. Je pense qu'il ne gagnera plus jamais de Grand Tour. Il devrait oublier ça et laisser tomber.

Pensez-vous que certaines personne dans le monde du cyclisme ne comprennent pas ? Est-ce un problème pour vous?

Je crois que tout le monde se sent incompris d'une façon ou d'une autre. Même par sa femme ou ses enfants. C'est normal pour des êtres humains.

Je crois que j'ai un grand cœur, mais je dis aussi ce que je pense. Je sais que je n'ai jamais essayé de vraiment faire mal à qui que ce soit. Tout ce que j'ai fait, c'était pour essayer d'aider le cyclisme et améliorer les choses. Y compris les critiques contre mes coureurs, pour aider à les motiver. Je sais que certaines personnes ne m'aiment pas, mais je sais aussi que le monde du cyclisme est étrange. Des alliances se font et se défont.

Je ne m'attends pas à ce que je manque aux gens, mais j'espère qu'avec le temps ils se souviendront de moi pour les bonnes raisons. Je sais que je suis controversé, mais j'ai bâti et vendu cinq entreprises. Maintenant les personnes qui travaillaient avec moi ont passé les meilleurs moments lorsqu'ils bâtissaient quelque chose de spécial.

Je veux que ça soit clair que j'aime toujours le cyclisme. C'est mon sport préféré et j'aime toutes les personnes impliquées dedans. En disant au revoir, je ne peux que dire: Vive le vélo!

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