Harcèlement moral: «Torturer mon père et les autres salariés était une mission…»

Publié

Harcèlement moral«Torturer mon père et les autres salariés était une mission…»

La souffrance et le dégoût des enfants d’un salarié de France Télécom, qui s’est immolé par le feu, étaient palpables, vendredi, au tribunal. 

L’affaire est rejugée en appel. 

L’affaire est rejugée en appel. 

AFP

«L’héritage de mon père, c’est sa souffrance et sa mort»: Mathieu Louvradoux, dont le père s’est immolé par le feu, en 2011, sur un parking de France Télécom, a raconté vendredi matin, à la cour, la douleur de sa famille après ce suicide.

Avec une éloquence soulignée par la présidente de la cour d’appel, le fils de Rémy Louvradoux, âgé de 23 ans, a accablé la gestion «à vomir» des ex-dirigeants du groupe, dont deux membres sont jugés pour harcèlement moral institutionnel.

Didier Lombard, PDG du groupe de 2006 à 2010, et son ancien numéro 2, Louis-Pierre Wenès, avaient été sanctionnés en décembre 2019, en première instance, d’un an de prison, dont huit mois avec sursis, et 15’000 euros d’amende, à la suite d’une série de suicides de salariés.

Rémy Louvradoux s’est donné la mort en s’immolant par le feu à Mérignac (Gironde) sur le parking de l’entreprise, le 26 avril 2011. Il avait 56 ans. «11 ans: j’avais 11 ans quand ma mère m’annonce le décès de mon père. Onze ans que j’ai été condamné à vivre orphelin. Je connaîtrai désormais mon père plus mort que vivant», constate Mathieu, à la barre.

Son père est entré en 1979 à France Télécom. Dans les années 2000, il est «redéployé» après des suppressions de postes. Ses demandes de mutation échouent, sans jamais obtenir d’explication.

«A la poubelle»

Il cherche à partir dans la fonction publique territoriale mais découvre que France Télécom ne transmet pas son dossier. Il a des missions loin de son domicile. «Je suis en trop», écrira-t-il en septembre 2009, dans une lettre aux responsables de France Télécom, avec le sentiment d’avoir été mis «à la poubelle».

Avant Mathieu, sa sœur Juliette, 25 ans, a raconté à la cour la transformation de son père, un homme «profondément bon et irremplaçable». «Il avait beaucoup grossi, il n’était jamais malade et a fait une embolie pulmonaire. Il ne supportait plus le bruit». A la barre, elle reproche aux prévenus de «s’approprier» leur colère.

«Nous assistons encore une fois au procès France Télécom-Orange. «Placer l’humain au centre de nos pratiques», mais il est où l’humain ? A quel montant estiment-t-ils la vie de mon père ? La souffrance de notre famille ?». «Torturer mon père et les autres salariés était une mission, un devoir pour les dirigeants de France Télécom», accuse à son tour Mathieu Louvradoux.

Courant 2006, la direction de France Télécom, privatisée deux ans plus tôt, a engagé un effort de restructuration visant 22’000 départs et 10’000 mobilités via deux plans de 2007 à 2010, la période sur laquelle porte le procès.

«Vos plans tuent»

«Bravo, messieurs les prévenus, vous avez réussi, vous avez tellement bien réussi qu’en 2011 vos plans tuent. J’ai envie de vomir», charge Mathieu, qui évoque son «désir de vengeance». Assis à quelques mètres de lui, MM. Lombard et Wenès regardent ailleurs.

«J’ai entendu la douleur et la colère des enfants, j’y suis sensible, même si c’est douloureux à entendre pour eux», affirme M. Wenès, devant la cour, en rappelant qu’il avait quitté le groupe depuis dix-huit mois lorsque M. Louvradoux met fin à ses jours.

«Je ne veux pas polluer le sentiment d’émotion, que j’ai dans ma voix, avec des considérations du genre «ce n’est pas moi, je n’étais plus là», j’ai déjà tout dit» au juge d’instruction et en première instance, soutient de son côté Didier Lombard.

Avec un troublant parallèle, Mathieu Louvradoux raconte ses pensées suicidaires. En travaillant comme ambulancier funéraire, il récupère le corps d’un jeune homme d’à peu près son âge, pendu devant son lieu de travail. «Je me retrouve face à mon vécu, j’en parle à un ami», se remémore-t-il. «Les souvenirs de mon père ne seront jamais heureux. Son héritage, c’est sa souffrance et sa mort».

Puis il conclut: «Je sais maintenant que je préparais ma disparition, comme mon père. Que je voulais disparaître, comme mon père. Aujourd’hui, je me pose sincèrement la question. Je suis M. Louvradoux mais lequel: Rémy ou Mathieu ?»

Pensées suicidaires? Faites-vous aider.

Vous ressentez des pensées suicidaires, ou vous vous inquiétez pour un proche? Parlez-en et faites-vous aider, 24/7.

(AFP)

Ton opinion