Actualisé 01.12.2017 à 21:51

SyrieTrois cadres de Lafarge mis en examen

Les juges devront déterminer si les cadres ont bien financé indirectement l'EI afin de rester en Syrie.

Le parquet de Paris a requis le placement en détention provisoire de l'un d'entre eux.

Le parquet de Paris a requis le placement en détention provisoire de l'un d'entre eux.

Keystone

L'enquête sur les activités de Lafarge en Syrie, soupçonné d'avoir indirectement financé le groupe Etat islamique (EI), a pris une nouvelle tournure vendredi. Trois cadres du cimentier ont été inculpés à Paris.

Placés mercredi en garde à vue, Bruno Pescheux, le directeur de la cimenterie de 2008 à 2014, Frédéric Jolibois, qui avait repris la direction du site à partir de l'été 2014, et Jean-Claude Veillard, directeur chargé de la sûreté chez Lafarge, ont été inculpés de «financement d'une entreprise terroriste» et de «mise en danger de la vie d'autrui», selon une source judiciaire.

MM. Jolibois et Veillard ont été placés sous contrôle judiciaire, tout comme Bruno Pescheux, dont le parquet de Paris avait requis le placement en détention provisoire. Ce dernier a l'obligation de s'acquitter d'une caution de 150'000 euros, a précisé la source judiciaire. Sollicité, Lafarge n'a pas souhaité faire de commentaires.

Laissez-passer et pétrole

Les investigations sur ce dossier hors norme se sont accélérées ces dernières semaines. Une vaste perquisition a été menée à la mi-novembre au siège du cimentier à Paris.

La justice soupçonne Lafarge, qui a fusionné en 2015 avec le St-gallois Holcim, d'avoir fait transmettre de l'argent au groupe Etat islamique contre l'obtention de laissez-passer pour ses employés. Il lui est aussi reproché de s'être, sous couvert de faux contrats de consultants, approvisionné en pétrole auprès de l'organisation qui avait pris le contrôle de la majorité des réserves stratégiques du pays à partir de juin 2013.

Entendu une première fois début 2017 par le Service national de douane judiciaire (SNDJ), chargé des investigations, Frédéric Jolibois avait reconnu avoir acheté du pétrole à «des organisations non-gouvernementales» notamment kurdes ou islamistes, en violation de l'embargo décrété par l'Union européenne en 2011.

Et Bruno Pescheux avait confirmé des versements litigieux. La branche syrienne du groupe (Lafarge Cement Syria, LCS) versait «de 80'000 à 100'000 dollars» par mois à un intermédiaire, Firas Tlass, ex-actionnaire minoritaire de l'usine, qui ventilait ensuite les fonds entre différentes factions armées, d'après l'ex-directeur. Cela représentait pour l'EI «de l'ordre de 20'000 dollars» (19'330 francs), selon lui.

Rançons

L'enquête s'attache aussi à déterminer si Lafarge a tout fait pour assurer la sécurité de ses employés syriens, restés seuls sur place alors que la direction de l'usine avait quitté Damas pour Le Caire à l'été 2012. Quelques mois plus tard, les expatriés avaient été évacués par vagues successives.

Jean-Claude Veillard avait expliqué en janvier que Lafarge avait dû s'acquitter d'une rançon de 200'000 euros (230'000 francs) pour la libération de neuf employés alaouites (communauté musulmane hétérodoxe) kidnappés en 2012. Cet épisode n'avait pas modifié la stratégie du cimentier de se maintenir dans le pays.

M. Veillard a aussi reconnu que lorsque l'EI a finalement pris le contrôle du site, en septembre 2014, les employés syriens avaient «dû fuir par leurs propres moyens». «Mon client n'a jamais eu de pouvoir de décision au sein de Lafarge et n'a cessé d'alerter ses interlocuteurs opérationnels», a déclaré son avocat Sébastien Schapira. Il a annoncé qu'il allait contester cette mise en examen «dans les prochaines semaines».

Rapport accablant

Plusieurs autres responsables du cimentier et de sa filiale syrienne ont été entendus par les douanes judiciaires, notamment Bruno Lafont, ex-patron du groupe, et Eric Olsen, directeur général démissionnaire de LafargeHolcim.

Ces auditions avaient conduit le SNDJ à rendre un rapport accablant pour la direction française qui, selon ce document dont l'AFP a eu connaissance, «a validé» les remises de fonds aux groupes djihadistes «en produisant de fausses pièces comptables».

Les témoignages suggéraient aussi que la décision de rester en Syrie avait reçu l'aval des autorités françaises. M. Jolibois expliquait ainsi avoir été «régulièrement en contact avec le Quai d'Orsay et la DGSE», les services de renseignement français. (nxp/afp)

(NewsXpress)

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