11.09.2020 à 07:38

«Les enfants du péch黫Tu ne sauras pas élever les enfants d’un Blanc: nous allons nous en charger»

Nées d’une mère noire et d’un père blanc au Congo belge à l’époque colonialiste, cinq femmes métisses ont été enlevées à leur génitrice et placées de force dans un couvent. Aujourd’hui, elles réclament justice à l’État belge.

Une fois le Congo devenu indépendant, les fillettes placées au couvent comme Simone Ngalula se retrouvent entre les mains de miliciens. «Ils nous font asseoir par terre et écarter les jambes. On était abandonnées, on s’est laissé faire», raconte celle aujourd’hui âgée de plus 70 ans, qui tente toujours de comprendre pourquoi l’État belge a fait voler en éclats son enfance.

AFP

Léa, Monique, Noëlle, Simone, Marie-José partagent une histoire commune, celle de milliers d’autres enfants métis, comme elles. Nées d’une mère noire et d’un père blanc au Congo belge à l’époque colonialiste, elles étaient considérées comme des «enfants du péché». Les cinq ont été enlevées à leur mère et ont été élevées dans un couvent, abandonnées à l’indépendance. Aujourd’hui, elles ont toutes plus de 70 ans, sont devenues mère et grand-mère, mais elles n’ont jamais oublié leur enfance brisée.

Les cinq femmes métisses réclament justice à l’État belge. En 2019, ce dernier avait présenté des excuses aux métis. Mais pour elles, cela ne suffit pas. Aussi, elles ont porté plainte pour «crimes contre l’humanité», une affaire qui jette une lumière crue sur le sort des enfants métis à l’époque coloniale. La première audience, purement procédurale, a lieu jeudi à Bruxelles. Les cinq femmes réclament «une somme provisionnelle de 50’000 euros» et la nomination d’un expert pour évaluer leur préjudice moral.

«L’État belge m’a enlevée. J’avais deux ans»

«Mon père était portugais. Il est parti dans son pays pour des vacances. Le voyage était long. Quand il est revenu, il ne m’a pas retrouvée parce que l’État belge m’avait enlevée. J’avais deux ans», raconte à l’AFP Léa Tavares Mujinga, 74 ans. «J’ai été placée au couvent de Katende (province du Kasaï), comme d’autres enfants avant moi. Ma mère était congolaise, on lui a enlevé deux enfants». Arrivée chez les sœurs, on lui retire ses vêtements pour l’habiller d’une «petite robe rêche», se souvient avec une mémoire étonnante cette femme élégante, rencontrée chez sa fille, dans la banlieue de Bruxelles.

Le matin, ni pain, ni lait mais du riz préparé à l’huile de palme. «Je n’arrivais pas à manger». Pour dormir, pas de matelas, mais une natte trouée et une maigre couverture. Les enfants ne subissent pas de sévices de la part des sœurs, vont à l’école et s’attachent même à elles. Mais «avec le recul, devenue mère et grand-mère, on se dit que ce n’était pas normal. Comment avons-nous fait pour tenir le coup?» La malnutrition lui a laissé des séquelles dont elle souffre encore.

Les «enfants du péché», les «enfants de la prostitution»

La mère de Simone Ngalula, 70 ans, mariée à un agronome belge, a été contrainte d’amener ses enfants au couvent, après le décès de son mari. «On lui a dit. «Ton mari est mort. Tu ne sauras pas élever les enfants d’un Blanc. Nous allons nous en charger», rapporte Simone, selon le récit reconstitué avec sa mère, qu’elle a retrouvée alors qu’elle avait une dizaine d’années. «Je pleurais toute la journée d’après ce qu’on m’a dit.» La petite fille avait un peu plus de 2 ans. «On vivait en groupe. On souffrait ensemble, on chantait ensemble», se souvient Simone, une femme chaleureuse que Léa considère comme sa sœur.

Enfants métisses, elles disent avoir très tôt ressenti une discrimination à leur égard. «À l’école, on nous traitait de «café au lait«. Nous n’étions pas acceptés», se rappelle Simone. «On nous appelait «les enfants du péché.» Un Blanc ne pouvait pas épouser une Noire. L’enfant né de cette union était un enfant de la prostitution», confie Léa. Sa mère lui rend visite au couvent quand Léa a 6 ou 7 ans. Il faudra attendre l’adolescence pour des retrouvailles.

Abandonnées et violées après l’Indépendance

À l’Indépendance du Congo en 1960, les enfants encore au couvent auraient dû être rapatriés avec les sœurs vers la Belgique. Mais l’évacuation n’a pas lieu. Les fillettes, dont Simone, restent seules. Des miliciens arrivent pour «les garder». Les plus grandes se cachent. «Nous, les petites, ils nous font nous asseoir par terre et écarter les jambes. «On va vous montrer comment on met les enfants au monde.» On était abandonnées, on s’est laissé faire», raconte Simone sans s’appesantir.

(AFP)

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