03.11.2020 à 21:12

Genève«Tu te sens comme une bête de zoo»

Face à un sentiment d’insécurité dans un espace public «habité» par les hommes, les femmes mettent en place des stratégies de protection. C’est ce que révèle une enquête menée par l’Université de Genève à la demande de la Ville.

von
Leila Hussein
La Ville de Genève a annoncé que le troisième volet de sa campagne «Objectif zéro sexisme dans ma ville» aura lieu du 9 au 29 novembre, avec trois visuels sur la liberté de faire du sport, de flâner et de se déplacer sans être harcelée. 

La Ville de Genève a annoncé que le troisième volet de sa campagne «Objectif zéro sexisme dans ma ville» aura lieu du 9 au 29 novembre, avec trois visuels sur la liberté de faire du sport, de flâner et de se déplacer sans être harcelée.

Ville de Genève

Les femmes ne se sentent pas en sécurité dans l’espace public genevois. C’est ce qui ressort d’une enquête réalisée par l’Université de Genève (UNIGE) sur mandat de la Ville, qui mène depuis 2019 un plan d’action pour lutter contre le sexisme. Basée sur des discussions menées fin 2019 avec 80 femmes, cette étude sur les pratiques des femmes dans les espaces publics confirme la récurrence de différentes formes de violence. La surreprésentation des hommes favorise une forme de contrôle des lieux occupés. «Il y a toujours des jeunes qui passent leur temps sur place. Ils stagnent sur cette place publique. Elle n’est pas large et tu te sens comme une bête de zoo qui arrive dans l’arène», confie une jeune participante de l’étude menée sous la direction de Marylène Lieber, professeure en études genre à l’UNIGE.

Mise en place de stratégies de protection

Présentée mardi à la presse, l’enquête met également en évidence des tactiques développées par les femmes pour réduire leur sentiment d’insécurité. En effet, dans un espace perçu comme essentiellement masculin et «menaçant », toutes les femmes, sans exception, mettent en place des stratégies de protection, de défense pour pouvoir continuer à accéder à l’espace public et préserver «leur liberté individuelle». Ces stratagèmes sont non seulement liés à des expériences concrètes de violence, mais également à l’intériorisation d’un certain nombre de normes et à la notion de vulnérabilité des femmes. Parce qu’elles sont «des filles», parce qu’elles ont été «éduquées» dans ce sens, elles ont «intégré» l’idée que, en tant que femmes, elles sont plus vulnérables et qu’elles risquent plus de se faire agresser que les hommes.

Planifier et «être aux aguets»

Ce qui frappe dans les propos des interlocutrices, c’est qu’il n’y a pas ou peu de place pour la spontanéité, pour l’imprévu. Leurs comportements et leurs déplacements sont toujours soumis à la nécessité «d’anticiper», de «prévoir», et de s’adapter en conséquence. «Si j’ai une longue journée de boulot, qu’on est en hiver et que je vais rentrer après 20 heures, ce jour-là, je ne vais pas mettre de jupe», illustre une participante. Une autre femme abonde: «Il y a toujours un calcul derrière tes activités, sauf si ce sont des activités plus ou moins normales, à midi à Plainpalais. Mais dès que tu sors de ce chemin traditionnel, il faut calculer.»

On perçoit également dans le discours de ces femmes toute l’importance de « faire attention», «d’être aux aguets» quand elles sortent dans l’espace public. Cet état d’esprit, qualifié «d’état d’alerte», est une manière d’être prête à réagir face à tout danger potentiel. «Je suis tout de suite plus sur la défensive et je suis toujours aux aguets. Je vais toujours vérifier s’il y a des personnes qui nous suivent. Ce sont des réflexes que j’ai et que je garde, et la nuit, je n’aime vraiment pas sortir», confie une répondante.

Agir sur le corps

Le choix des vêtements qui ne mettent pas en valeur certaines parties du corps est une stratégie adoptée par la grande majorité des femmes de l’enquête, pour «ne pas attirer» les regards et ne pas «être une proie».

La posture, l’attitude, la démarche sont autant d’aspects qui seront travaillés, modifiés chez de nombreuses femmes. Elles sont nombreuses à «tirer la gueule» ou à s’interdire de sourire quand elles sont en ville, afin de montrer qu’elles ne sont pas «disponibles» ou comme une forme «d’avertissement» adressé aux hommes.D’autres préfèrent casser certains codes. Cela passe notamment par «apprendre à regarder droit dans les yeux». L’objectif étant de «toiser» l’homme pour lui faire comprendre que «l’on n’a pas peur».

Des objets dans les stratégies de défense

Dans la mise en oeuvre des tactiques, certains objets contribuent à réduire le sentiment d’insécurité. Les deux qui reviennent le plus souvent sont les écouteurs et le téléphone portable. Ils sont associés à une «carapace», ou à «une bulle de protection», qui permet aux femmes de «se protéger», en étant «occupées» par une activité ou de le laisser croire. On retrouvera l’utilisation des écouteurs en particulier chez les femmes plus jeunes. Le téléphone portable est plus souvent cité comme stratégie par des femmes plus âgées. Enfin, chez les femmes plus qualifiées, celles qui travaillent davantage en ville et chez les jeunes filles, le vélo est utilisé comme une stratégie de protection. Comparé par certaines femmes à «un instrument de survie» dans l’espace public, il est présenté également, par d’autres, comme une arme de défense dont on peut se servir en cas d’agression.

Enfin, en dernier recours, les femmes font appel à la stratégie d’évitement, soit l’autocensure. Ainsi, elles s’interdisent de faire certaines choses ou d’aller dans certains lieux, qu’elles jugent trop dangereux. La ville est alors présentée comme un territoire composé de frontières invisibles, de lieux «interdits», à ne pas traverser ou à contourner quand on est seule ou à des heures tardives.

«Objectif zéro sexisme»

«Les constats de l’enquête sont frappants et laissent entrevoir tout le travail qu’il reste à faire», confiait mardi matin Alfonso Gomez, Conseiller administratif chargé de l’égalité et de la diversité à la Ville. Une prochaine étape est d’ailleurs attendue pour bientôt. La Ville de Genève a en effet annoncé que le troisième volet de sa campagne «Objectif zéro sexisme dans ma ville» aura lieu du 9 au 29 novembre, avec trois visuels sur la liberté de faire du sport, de flâner et de se déplacer sans être harcelée.

Le rapport émet cinq séries de recommandations qui vont de la mise en place d’une politique favorisant l’accès à la ville pour tous les niveaux socio-économiques à la formation des chauffeurs des transports publics et de la police municipale, en passant par l’aménagement du territoire et la sensibilisation aux discriminations de genre.

Le harcèlement de rue en chiffres

En 2016, l’enquête réalisée par la Ville de Genève sur les pratiques sportives des femmes révélait que 30% des femmes interrogées avaient déjà été la cible ou le témoin de propos ou de gestes sexistes. Cette proportion montait à 53% chez les étudiantes. En 2019, une enquête menée par Amnesty international sur les violences sexuelles en Suisse a mis en évidence que la plupart des formes de harcèlement sexuel avaient lieu dans la rue (56%), dans les transports publics (46%), dans les bars et clubs (42%) et au travail (33%) .

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