Interview: «Un avocat pour les animaux est inutile!»
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Interview«Un avocat pour les animaux est inutile!»

A trois semaines de la votation, la présidente de la Confédération explique pourquoi elle rejette l'initiative pour une meilleure protection juridique des bêtes.

par
Irène Languin et Tristan Cerf

20 minutes online: Madame la présidente, quel animal seriez-vous?

Doris Leuthard: Un dauphin. C'est un animal qui aime la liberté et qui peut voyager loin. Et je n'aurais pas besoin d'avocat, j'irais plus vite que les bateaux de pêche!

Même si vous étiez maltraitée par des marins?

Le mal serait déjà fait! C'est le pro­blème avec l'avocat des animaux: il intervient quand c'est trop tard. Si je restais saine et sauve, personne n'aurait besoin de prendre ma défense.

Avez-vous des animaux de compagnie?

Nous avions des lapins, des chats, des cochons d'Inde. Mais plus maintenant: mon emploi du temps est si chargé que je ne pourrais pas en prendre soin correctement.

Pourquoi notre société accorde-t-elle toujours plus de droits aux animaux?

La protection des animaux tient à cœur aux Suisses et aux Suissesses, et je le comprends. Les animaux peuvent apporter beaucoup à leurs propriétaires. Mais il faut savoir leur donner leur juste place.

Notre loi sur la protection des animaux est pourtant la plus stricte du monde.

Oui, et c'est très bien. L'animal doit pouvoir être gardé selon ses besoins et il est clair qu'en cas de maltraitance il faut intervenir. Dans le droit suisse, l'animal est un être vivant, pas une chose. Sur ce point, rien ne le différencie de l'homme. Les bêtes ont le droit d'être protégées, leurs détenteurs doivent respecter les règles.

L'avocat n'est-il pas indiqué pour faire respecter cette loi?

La nouvelle législation entrée en vigueur en 2008 suffit. Et je suis convaincue que, grâce à cette loi, le sort de nos animaux sera durablement amélioré. L'avocat ne peut rien pour le bien-être de l'animal.

Vous tenez donc pour inutile d'ancrer dans la Constitution l'obligation pour les Cantons de se doter d'un avocat pour les animaux?

En effet, il faut au contraire agir en amont de la maltraitance. Prenons l'exemple du trafic routier. Nous visons le risque zéro. Et nous n'atteindrons pas ce but en augmentant le nombre d'avocats, mais en investissant dans l'éducation, l'information et la prévention. De plus, même s'il y avait des avocats pour animaux, il n'y aurait aucune garantie que les tribunaux choisissent des peines plus lourdes qu'actuellement.

En laissant la responsabilité aux Cantons, ne risque-t-on pas de voir de grandes disparités dans l'application de la loi?

C'est le principe du fédéra­lisme. Voyez les écoles, les hôpitaux: beaucoup de secteurs sont de la compétence des Cantons. La Confédération n'a pas besoin d'intervenir pour que ça fonctionne! Et d'ailleurs, les Cantons sont libres d'instaurer un avocat des animaux: la loi actuelle le prévoit.

L'idée de l'avocat pour animaux est mieux accueillie en Suisse alémanique. Pourquoi?

On sent des différences de sensibilités, c'est vrai. Historiquement, on peut l'expliquer par des diversités culturelles.Mais le vrai clivage n'est peut-être pas régional. Il se situe probablement entre les villes et les campagnes. Les résultats de la votation seront intéressants à analyser dans ce sens. De toute façon, la mission de l'Etat est de protéger les bêtes sur l'ensemble du territoire. Et cette nécessité est reconnue partout en Suisse.

Le monde paysan est très remonté contre l'initiative. Qu'en pensez-vous?

Les paysans sont contrôlés très sévèrement, depuis longtemps. En cas de plainte, ils savent qu'ils risquent la fermeture de leur exploitation. Ils estiment donc qu'un avocat pour les animaux ne les concerne pas. Les cas de sévices sur des bêtes dans le ­monde agricole sont souvent le symptôme de problèmes préexistants, tels l'alcoolisme ou les difficultés sociales.

Quels animaux sont le plus souvent victimes de cruauté?

Les statistiques démontrent que les cas de maltraitance sont plus fréquents envers les animaux domestiques qu'envers les animaux de ferme, bien que les contrôles soient beaucoup plus réguliers dans les exploitations. Les pires cas d'abus se déroulent dans la sphère privée: c'est la grande zone d'ombre.

Comment débusquer cette violence domestique?

En tout cas, l'instauration d'un avocat pour animaux n'y changerait rien. Il ne pourrait pas débarquer chez les gens pour voir comment ils traitent leur hamster ou leur chat! Le seul moyen d'action est la prévention. Lorsque quelqu'un veut acheter un animal, il faut l'informer sur ses devoirs et sur les besoins de l'animal.

La population suisse connaît-elle assez la loi actuelle?

L'Office vétérinaire fédéral a mis sur pied un site internet interactif (www.monanimal-jenprendssoin.ch). Les enfants peuvent devenir experts sur www.passibete.ch. Ce sont des exemples d'information et de prévention.

Certains prétendent que ceux qui font du mal à un animal feront du mal à un être humain. Qu'en pensez-vous ?

Difficile à dire. Au fond de nous-mêmes, nous aimerions un monde sans brutalité. Le respect de tous les êtres vivants est essentiel à la cohérence d'une société. Mais nous devons d'autre part admettre que la violence est un fait bien réel et difficile à éliminer. Ailleurs il y a des guerres ; chez nous, et à un autre niveau, la violence des jeunes est toujours plus préoccupante. C'est une réalité avec laquelle nous devons vivre. Expliquer et prévenir restent les meilleurs moyens de parvenir à une société plus pacifique.

Êtes-vous d'accord avec ceux qui craignent que l'instauration systématique de l'avocat pour animaux provoquerait un engorgement des tribunaux ?

C'est un risque. J'ai aussi été avocate, je sais comment ça marche ! Les avocats vivent de procédures, plaintes et procès : ils y trouvent un avantage financier. Ils faut donc admettre qu'ils soient toujours à la recherche de nouveaux cas.

Venons-en à un autre sujet d'actualité. On approche de la barre psychologique des 5% de chômeurs. Comment soutenir les jeunes, très touchés?

Avec l'embellie qui se dessine, ces 5% fatidiques ne devraient pas être atteints. Depuis janvier, de nouvelles mesures sont en place pour venir en aide aux 20-24 ans. Ils peuvent notamment acquérir de nouvelles compétences durant les périodes de chômage. Cela facilite leur réintégration sur le marché du travail.

Enfin, quel message d'espoir voulez-vous délivrer à vos compatriotes?

La Suisse va plutôt bien. Elle a moins de dettes que ses voisins et, malgré la crise, beaucoup de jeunes entrepreneurs créent des start-up. Ce dynamisme est encourageant. Il est vrai que sur le plan international, notre pays a perdu un peu de sa réputation. L'une de mes tâches cette année, en tant que présidente, sera de soigner nos relations avec des chefs d'Etat, particulièrement nos partenaires européens. Les Suisses doivent reprendre confiance et être fiers de leur pays.

Serez-vous cette année la pilule antidépression de la Suisse?

Moi, non! (Rires.) Ça prendra un peu de temps, mais on dispose d'autres traitements pour guérir le moral du pays!

Deux avis sur les mauvais traitements

Le 7 mars 2010, le peuple se prononcera sur l’initiative populaire «Contre les mauvais traitements envers les animaux et pour une meilleure protection juridique de ces derniers». Déposé par la Protection suisse des animaux, le texte veut obliger les Cantons à prévoir un avocat pour les bêtes. L’organisation leur reproche un manque de volonté dans l’application de la loi. Conséquence: de nombreux cas de maltraitance resteraient impunis. L’avocat pour animaux permettrait aussi de contester la validité de jugements trop cléments ou le classement de procédures. Pour sa part, le Conseil fédéral recommande de rejeter l’initiative. Il estime que la législation en vigueur protège très bien les animaux en Suisse et que l’instauration d’un avocat n’améliorerait pas leur condition.

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