Affaire Kumpusch, Partie IX: Un détective y a laissé sa peau

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Affaire Kumpusch, Partie IXUn détective y a laissé sa peau

Le suicide du détective chargé du cas Kampusch, retrouvé une balle dans la tête, reste un mystère. Les autorités ont parfois entravé le déroulement de son enquête.

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(kle/feb/ jou

Franz Kröll n'a jamais été autorisé à consulter tous les fichiers que détenait la police autrichienne. Malgré une piste chaude, il a finalement été contraint d'abandonner l'affaire. Peu de temps après, il a été retrouvé mort, une balle dans la tête.

Franz Kröll était un détective très respecté par ses collègues et son milieu. Il était également chef de la Commission spéciale (SOKO), qui s'occupait notamment du kidnapping de la petite Natascha Kampusch. Rien d'étonnant à ce que cette affaire, l'une des plus complexes que l'Autriche ait connues ces dernières années, se soit terminée de tragique façon.

Kröll connaissait le dossier comme personne. Il a travaillé d' arrache-pied sur le cas Kampusch, même lorsque des obstacle se sont dressés sur son chemin. De façon surprenante, certaines barrières sont venues des autorités. Pour exemple, Kröll s'est vu refuser l'accès à six des sept rapports de police émanant des auditions de Natascha Kampusch. Cet ordre provenait directement du Procureur général de Vienne, Werner Pleisch.

Des preuves sur DVD, comprenant une série de photos d'une jeune fille qui ressemble à Natascha Kampusch, ont été écartés de l'enquête. Ces preuves, controversées mais centrales pour l'affaire, ont été maintenue sous scellé par les autorités. Même Kröll, de loin le plus impliqué par l'enquête, n'a pu mettre la main sur ces clichés.

Le député autrichien Werner Amon, directeur du sous-comité qui suit actuellement le cas Kampusch, trouve très problématique que certains documents n'aient pas été fournis par les autorités. Kröll, d'ailleurs, n'a jamais eu l'occasion d'entendre personnellement Natascha Kampusch. Un manquement des autorités qui a fait réagir son fère, Karl: «S'il avait parlé lui-même avec Natascha Kampusch, il aurait pu résoudre le cas».

Calculs erronés

Franz Kröll a toujours été convaincu par les déclarations initiales d'Ischtar A., le seul témoin oculaire de l'enlèvement. Cette dernière, qui affirmait depuis plusieurs années avoir aperçu deux malfaiteurs dans la camionnette, a progressivement changé sa version des faits. Au final, elle dit s'être trompée et n'avoir aperçu qu'un seul kidnappeur, Comment expliquer ce revirement? L'ancien président de la Cour suprême à Vienne, Johann Rzeszut, connaît la réponse. Le témoin a progressivement changé son point de vue.

Contraint à renoncer

Franz Kröll a constamment été entravé dans son enquête par le Parquet. Ses requêtes ont parfois été ignorées. Rzeszut parle de la volonté obsessionnelle du Procureur pour garder la maîtrise de l'affaire Kampusch. L'ex-Président de la Cour suprême mentionne également certaines pressions exercées sur Kröll. En 2010, ce dernier avait d'ailleurs refusé de participer à une conférence de presse annonçant la clôture de l'enquête sur Kampusch.

Auparavant, Kröll avait obtenu l'ordre d'ajuster ses conclusions sur l'enquête, contre son avis. Il a déclaré dans un mail qu'on avait clairement laissé entendre que l'enquête prenait fin. L'enquête Kampusch a donc brutalement avorté, malgré ses incohérences massives dont la complicité suspecte entre Priklopil et son ami Ernst H..

Kröll s'est adressé beaucoup de reproches. Il a exprimé ses sentiments de culpabilité à maintes reprises suite au bilan négatif de l'enquête. C'est le 25 juin 2010 que Franz Kröll, selon la version officielle, s'est suicidé avec sa vieille arme de service.

Les doutes de son frère

Pour son frère Karl, la version du suicide ne tient pas. «Je suis convaincu qu'ils ont liquidé Franz parce qu'il en savait trop», a-t-il déclaré à 20 Minuten Online. Son frère avait continué à récolter des indices après la clôture officielle du dossier. Il détenait les preuves que certains politiciens fréquentaient les milieux sado-masochistes. «Et je pense qu'il en savait plus. Il avait toujours un cahier sur lui, dans lequel il notait toutes ses hypothèses. Le cahier a cependant disparu après sa mort, mystérieusement».

Pour Karl, beaucoup de questions restent ouvertes autour du suicide présumé de son frère. Selon lui, un policier expérimenté se serait tiré une balle dans la bouche et non dans la tête. En outre, la version officielle estime qu'il s'est tiré une balle dans la tempe gauche en tant que droitier. Pour son frère, la logique voudrait qu'il ait atteint sa tempe gauche avec sa main gauche, ce qui n'a aucun sens.

Au premier abord, les policiers qui ont relevé des indices sur le lieu du drame n'ont fait aucune mention d'une note au sujet du suicide de leur collègue. «Puis, quelques jours plus tard, les policiers ont retrouvé une lettre d'adieu et un testament dans le coffre-fort de la chambre de mon frère, retrouvé ouvert». Pour Karl Kröll, la lettre et le testament ont été placés là postérieurement à la mort de son frère. «Ce n'était pas son écriture», affirme-t-il ensuite. Même Johann Rzeszut parle de circonstances qui génèrent des questions de fond en ce qui concerne la mort de Franz Kröll. Pour le chef du ministère public autrichien Graz, l'affaire est claire, au contraire; des particules de munition ont été retrouvées sur la main droite de Franz Kröll, ce qui validerait de façon incontestable la piste du suicide.

L'arrestation du frère

Depuis la mort de son frère, Karl Kröll n'a guère pu se reposer. Souhaitant finir le travail que s'était assigné son frère, il travaille sans relâche sur l'affaire Kampusch. Immédiatement après le suicide de Franz, Karl s'est rendu à son appartement. Il a ramassé une clé USB, qu'il a retrouvée dans une tasse de café, des documents cachés sous un matelas ainsi qu'un ordinateur portable. Il a rassemblé ainsi un maximum de données et avait tout loisir de poursuivre l'enquête là où elle s'était arrêtée. C'est Franz qui avait mis Karl au courant de tout ce matériel.

Peu de temps après, Karl Kröll reçut une convocation de l'inspecteur en chef Kurt Linzer. Cet appel était lié au matériel que Karl avait récemment récupéré. Karl a fait savoir qu'il livrerait les documents secrets à des politiciens de haut rang, ainsi qu'à la presse. Puis Karl Kröll a subi une perquisition chez lui, peu de temps avant d'être arrêté.

Les documents secrets publiés

La mort de Franz Kröll n'a pas laissé Johann Rzeszut de marbre. Il avait en effet travaillé en étroite collaboration avec lui dans la commission spéciale d'évaluation. Peu de temps après la mort de l'inspecteur, Johann Rzeszut a écrit une lettre dramatique aux politiciens de haut rang, dans laquelle il démontre à quel point l'enquête sur l'affaire Kampusch s'était mal passée.

Son appel n'a pas résonné dans le vide. Une sous-commission a été mise sur pied, qui a pour mission d'analyser l'ensemble de l'affaire Kampusch. Un succès partiel est déjà à prendre en compte: sous la pression politique, le ministère public s'est vu contraint de rendre certains documents, jusque là maintenus sous scellé, accessibles. Les premiers résultats sont attendus pour mars-avril. Rzeszut garde dans son cœur la conviction que, si Franz Kröll était encore vivant, il n'aurait jamais lâché l'affaire,et aurait saisi le ministère de Vienne ainsi que le procureur général.

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