Tunisie  - Un jardin-cimetière pour les migrants morts en Méditerranée
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Tunisie Un jardin-cimetière pour les migrants, «damnés de la mer»

Un artiste algérien a acheté un terrain pour en faire «un début de paradis», pour les migrants enterrés là, qui se sont noyés en Méditerranée.

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L’artiste algérien de 74 ans, Rachid Koraïchi, au «Jardin d’Afrique». Lui-même a perdu un frère, emporté par le courant lors d’une baignade en Méditerranée.

L’artiste algérien de 74 ans, Rachid Koraïchi, au «Jardin d’Afrique». Lui-même a perdu un frère, emporté par le courant lors d’une baignade en Méditerranée.

AFP
La directrice générale de l’Unesco, la française Audrey Azoulay aux côtés de Rachid Koraïchi alors qu’elle visite le cimetière du Jardin d’Afrique.

La directrice générale de l’Unesco, la française Audrey Azoulay aux côtés de Rachid Koraïchi alors qu’elle visite le cimetière du Jardin d’Afrique.

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Ce jardin a été créé «pour aider les familles à faire leur deuil, en sachant qu’il existe un lieu d’enterrement digne» selon Rachid Koraïchi.

Ce jardin a été créé «pour aider les familles à faire leur deuil, en sachant qu’il existe un lieu d’enterrement digne» selon Rachid Koraïchi.

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À peine inauguré et déjà à moitié plein, dans le sud de la Tunisie, un cimetière palatial et fleuri accueille les dépouilles de migrants inconnus morts sur le chemin de l’Europe, pour leur rendre leur dignité et peut-être un jour leur nom. Porte traditionnelle du XVIIe, allées de céramiques peintes à la main et, sous une harmonieuse coupole blanche, une salle de prière pour toutes les religions: le «Jardin d’Afrique» est l’œuvre de Rachid Koraïchi, artiste et homme de foi algérien.

Les migrants enterrés là, «damnés de la mer», ont «affronté le Sahara, des gangsters, des terroristes», parfois la torture, souligne-t-il. «Je voulais leur faire un début de paradis», après l’enfer de la traversée. Fin 2018, il achète à Zarzis, près de la frontière libyenne, ce terrain entouré d’oliviers.

«Femme robe noire, plage Hachani»

«Femme robe noire, plage Hachani», «Homme tricot noir, plage Hôtel des 4 Saisons»: plus de 200 tombes blanches numérotées y sont déjà alignées, entourées de cinq oliviers symbolisant les piliers de l’islam et douze vignes pour les apôtres chrétiens. Des jasmins, galants de nuit et autres arbustes embaument ce lieu où les corps arrivent parfois en état de putréfaction. Partis de Libye ou parfois de Tunisie, ils sont repêchés au large, ou échouent sur les plages du sud tunisien en raison des courants marins.

Vicky, une Nigériane de 26 ans, arrivée en Tunisie à pied après plusieurs vaines tentatives de rejoindre l’Italie depuis la Libye, a la gorge serrée en balayant les allées. «Aller en Europe, c’était mon rêve pour faire de la mode, mais j’ai vécu un enfer», lance-t-elle. «Quand je vois ça, je ne suis plus sûre de vouloir reprendre la mer».

La directrice générale de l’Unesco, Audrey Azoulay, a inauguré le lieu mercredi et rendu hommage aux «naufragés qui ont péri à la recherche d’une vie meilleure» et à «la solidarité universelle des associations, pêcheurs, navires de soldats ou de particuliers, qui sauvent des vies». «Dans cette mer où s’est écrite une partie de l’histoire de l’humanité, se déroule aujourd’hui une tragédie», a déclaré la Française, déplorant le nombre de vies «perdues, et, ce qui est peut-être pire encore, négligées et oubliées». Selon l’ONU, plus de 21’000 décès de migrants et de réfugiés ont été enregistrés en Méditerranée depuis 2014.

«Lieu symbole»

Des bâtiments sont prévus pour faire des autopsies sur place, afin de faciliter le travail d’identification. Les analyses sont actuellement effectuées par l’hôpital de Gabès, à 140 kilomètres de là, obligeant les autorités à transporter les dépouilles dans des conditions précaires.

Une famille libyenne est venue se recueillir sur la tombe d’un jeune homme, identifié grâce à des compagnons de voyage. «On leur a proposé de ramener le corps chez eux, mais le père a répondu "Dieu a abandonné la Libye, gardez le ici"», se souvient Rachid Koraïchi.

L’artiste de 74 ans, exposé à Londres, New York ou Paris, a lui-même perdu un frère, emporté par le courant lors d’une baignade en Méditerranée. Il a conçu ce jardin «pour aider les familles à faire leur deuil, en sachant qu’il existe un lieu d’enterrement digne». «C’est aussi un lieu symbole, comme la tombe du soldat inconnu, car tout le monde est responsable de ce drame», souligne-t-il. Cadre de la Tijaniyya, influente confrérie soufie, il a lancé ce projet, qu’il finance entièrement, après avoir eu vent des difficultés de Zarzis, grande ville de pêcheurs, à enterrer les dizaines de corps arrivant chaque été.

Des morts chaque semaine

Depuis le début des années 2000, la municipalité, l’une des rares à prendre en charge les dépouilles de migrants dans la région, en a inhumé plus de 1000, venus d’Afrique, d’Asie ou de bourgs voisins. «Beaucoup de la jeunesse de Zarzis est partie vers l’Europe par la mer, il y a eu des morts, et quand on voit ces émigrés-là, on voit nos enfants», explique à l’AFP le maire, Mekki Lourraiedh.

Dans l’ancien cimetière, un terrain sablonneux près d’une ancienne décharge, les cantonniers municipaux aidés de bénévoles ont enterré plus de 600 inconnus. Seule la sépulture d’une Nigérienne, Rose-Marie, est marquée par un peu de béton et quelques fleurs. Ce terrain municipal était presque plein lorsqu’une centaine de corps sont arrivés en juillet 2019. Il a fallu creuser les premières tombes dans le Jardin d’Afrique avant même le début des travaux.

Depuis, les morts continuent d’affluer chaque semaine, surtout l’été, saison des départs marquée cette année par une nette augmentation des traversées depuis la Tunisie ou la Libye voisine, qui peine à sortir d’une décennie de conflits.

(AFP)

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