Société: Une étude se penche sur le tabou des hommes battus
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SociétéUne étude se penche sur le tabou des hommes battus

Minoritaires dans les faits, les violences conjugales touchant les hommes sont peu connues, mais bien réelles. Genève est pionnière en Europe dans la reconnaissance de ce phénomène.

par
Pauline Rumpf
Image d’illustration.

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Getty Images

La fin du mois de novembre est chaque année consacrée à visibiliser et prévenir les différentes formes de violences faites aux femmes: discriminations, harcèlement de rue, violences conjugales, féminicides, agressions sexuelles... Mais si les femmes sont majoritaires à en souffrir et à en mourir, les hommes sont également parfois victimes de violences conjugales, sous couvert d’une autre forme de tabou. La psychologue Sophie Del Duca étudie ce phénomène grandissant dans une thèse en cours, dont un des terrains d’observation a été les HUG.

Une victime sur 10 est un homme

«Je me suis intéressée à Genève car on y trouve une des seules associations d’Europe offrant un soutien spécifique aux hommes victimes de violences conjugales, Pharos-Genève, explique Sophie Del Duca. Les hommes victimes sont très rarement visibilisés, ou alors avec un focus sur les violences au sein des couples gay, excluant les problématiques touchant les hommes hétéros. Cette tendance renforce la honte ressentie par ces victimes spécifiques, et le silence dans lequel ils risquent de se murer. Ils parlent peu de leurs ressentis, ont tendance à s'automédiquer, à somatiser tout en continuant à idéaliser leur partenaire par crainte de l’abandon»

Combien sont-ils à rester dans l’ombre?

Les chiffres constatés par la chercheuse varient de 7 à 15% de cibles masculines pour les dossiers de violences conjugales en milieu hospitalier en Europe. Près de 10% des victimes de violences conjugales suivies aux HUG par l’Unité interdisciplinaire de médecine et de prévention de la violence (UIMPV) sont des hommes. Et la chercheuse soupçonne l’existence d’un «chiffre noir», une part d’hommes qui resteraient dans l’ombre. Dans un article co-écrit entre autres par le médecin adjoint de l’UIMPV Emmanuel Escard, l’on estime que 25% des hommes genevois auraient subi des violences domestiques au cours de leur vie. Des hommes meurent aussi parfois sous les coups de leur partenaire, même si le déséquilibre statistique reste fort.

Les femmes frappent davantage avec les objets

Outre la fréquence, le type de violence est également différent, constate Emmanuel Escard. «Les hommes hétéros sont plus rarement victimes de violences physiques conséquentes et de violences sexuelles, mais plutôt de violences psychologiques», rapporte-t-il. Les témoignages récoltés par Sophie Del Duca font, eux, bien état de violences physiques, mais elle confirme que leur forme est souvent différente. «Il semble que les agresseures utilisent davantage les objets, que ce soit pour frapper ou brûler ou comme cible de leurs attaques, et visent surtout le haut du corps, explique-t-elle. Elles s’inscrivent aussi dans des logiques de contrôle et de privation: économique, sexuelle, ou encore des enfants.»

En revanche, certains facteurs réunissent les couples dans lesquels se déploie de la violence, quel que soit son sens. On y trouve généralement une relation de co-dépendance, une fragilité affective, ou encore une dysmétrie du pouvoir entre les partenaires.

«J’étais pris au piège»

«Dans l’enfer que j’ai vécu, mon ex était extrêmement jalouse, au point de renifler mon odeur pour détecter celle d’une autre femme, raconte Salif*. Puis les violences sont venues progressivement. Elle m’insultait, puis me giflait, cassait de la vaisselle, et me donnait des coups de poings. Elle m’a même lancé un meuble dessus. Mais en dehors, elle racontait que c’était elle qui était battue, et si une seule fois j’avais répliqué, c’en était fini pour moi. Elle a essayé plusieurs fois de m’y pousser, et m’a également contraint à des actes sexuels, car si je refusais elle hurlait à la mort au milieu de la nuit. Pour les voisins, ça aurait été évident que c’était elle qui se faisait frapper… J’étais pris au piège. Heureusement, j’avais un ami gendarme qui m’a pris au sérieux et qui m’a aidé. Je n’ai pas porté plainte.»

*prénom d’emprunt

Un tabou lié à la «force masculine»

La réponse des intervenants en cas de plainte ou de recherche de soutien semble souvent poser problème. «Les hommes victimes sont peu pris au sérieux, voire moqués, car cela remet en cause une certaine vision de la force masculine, analyse Sophie Del Duca. De fait, les hommes maltraités ne s'inscrivent souvent pas dans une logique patriarcale, ou finissent par s'en détacher.»

Par ailleurs, elle ajoute que distinguer l’agresseur de l’agressé est un exercice délicat; policiers comme thérapeutes sont instinctivement souvent plus suspicieux à l’égard de l’homme que de la femme.

Le sujet des violences faites aux hommes est entouré d’un certain tabou, non seulement parce que cela remet en question l’archétype de la puissance masculine et celle de la douceur féminine présentes dans la société, mais aussi parce qu’il ne faut pas faire de l’ombre aux violences subies par les femmes, bien plus fréquentes et plus ancrées structurellement. «On m’a clairement dit que mon sujet de thèse était intéressant mais arrivait trop tôt», regrette Sophie Del Duca, qui se définit pourtant comme féministe. «D’ailleurs, un des enjeux est de traiter ce sujet sans trop le politiser, en s’en tenant au domaine clinique, et par conséquent, sans exciter les mouvements masculinistes qui voudraient l’instrumentaliser à des fins douteuses. Même si ce sont à ce jour les rares à s’y être intéressés, en évoquant la «crise de la masculinité contemporaine»».

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