Vaud - Une immense usine de cannabis médical va investir Henniez
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VaudUne immense usine de cannabis médical va investir Henniez

Une société pharmaceutique suisse, profitant de l’évolution des lois, fait le pari de la production d’herbe à haut taux de THC. L’État de Vaud et la Municipalité voient ce projet avec bienveillance.

par
Jérôme Faas
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IGreen Swiss entend limiter pour l’heure son activité au médical et à l’académique.

IGreen Swiss entend limiter pour l’heure son activité au médical et à l’académique.

L’ancienne usine d’embouteillage de Nestlé, à Henniez, doit accueillir le site de production dans les prochains mois.

L’ancienne usine d’embouteillage de Nestlé, à Henniez, doit accueillir le site de production dans les prochains mois.

Le cannabis effraie de moins en moins. Il devient même respectable – à tout le moins, le cannabis à usage médical. Un imposant projet industriel visant la production de cette plante à des fins médicales à l’horizon 2023 est en train de s’implanter à Henniez, dans la Broye. Comme un symbole de cette honorabilité nouvelle, il prendra place dans un bâtiment en passe d’être racheté à un fleuron de l’économie suisse, Nestlé, qui y abritait jusqu’à récemment une usine d’embouteillage.

Investissement de 50 millions

Le futur propriétaire des lieux, iGreen Swiss, est une toute jeune société pharmaceutique suisse, qui croit dur comme fer aux potentiels du cannabis, tant médical qu’économique. Elle compte ainsi investir au total 50 millions de francs dans ce projet, dont près de 25 millions pour la mise en place du site de production d’Henniez, qui s’étendra sur 15’000 m² et où devraient à terme officier près de 200 employés. «Nous espérons qu’environ 80 y travailleront déjà à la fin de l’été 2023», annonce Alexandre Rutishauser, le porte-parole de l’entreprise.

Avec les autorités sanitaires

IGreen Swiss évolue dans le respect absolu du cadre légal. Elle a sollicité en 2018 déjà l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) et SwissMedic afin d’obtenir une licence exceptionnelle de production de cannabis à haut taux de THC, soit plus de 1% – le seuil maximal étant fixé, en Suisse, à 20%. «Nous n’avons pas encore reçu de feu vert formel. Depuis le début du processus, nous soumettons l’intégralité de nos plans à ces organismes, explique Alexandre Rutishauser. Nous devons nous conformer à leurs demandes. Leur intérêt est de nous utiliser comme cobayes: nous allons soutenir les recherches et les études dans le domaine, mettre en place des tests pilotes, afin de fournir des données, du data, qui pour l’heure font cruellement défaut.»

Contexte légal très favorable

Le contexte est très favorable à une telle aventure industrielle: le 2 décembre, l’ONU a reclassifié le cannabis dans la catégorie des substances ayant un intérêt thérapeutique, après 59 ans passés en classe 4, celle des drogues dures, une désignation qui décourageait son utilisation à des fins médicales. «Cette décision ouvre la porte à des recherches scientifiques supplémentaires mais aussi aux investisseurs institutionnels», observe Alexandre Rutishauser. Presque simultanément, le 19 mars, les Chambres fédérales ont notablement assoupli l’usage du cannabis à des fins médicales (lire encadré). Pour schématiser, jusqu’alors, les patients devaient obtenir une autorisation exceptionnelle de l’OFSP pour accéder à une médication à base de cannabis en pharmacie. Dorénavant, une prescription médicale suffira.

«Ces deux décisions ne sont pas connectées, mais découlent d’une même évolution mondiale, analyse Jean-Félix Savary, secrétaire général du Groupement romand d’étude des addictions (GREA). Ce débat a commencé aux États-Unis dans les années nonante.» Il explique que le système qui autorise les médicaments est le même que celui qui interdit les drogues. «Dorénavant, en Suisse, le cannabis à utilisation médicale sera traité sur pied d’égalité avec les autres médicaments, comme les antidouleurs par exemple. Ce débat est réglé.»

La Municipalité d’Henniez ravie

L’implantation d’iGreen Swiss dans la Broye ravit donc les institutions. Olivier Aeberhard, le vice-syndic d’Henniez, dit ainsi sa satisfaction. «Dès que l’on a su que l’OFSP avait validé le projet, nous avons été rassurés. Que le cannabis médical arrive n’est pas une surprise, la surprise, c’est qu’il arrive à Henniez. Avoir une entreprise qui reprend le bâtiment Granini, c’est positif. Plus d’une centaine d’emplois dans une région peu huppée comme la Broye, c’est une excellente nouvelle. Et outre l’emploi, le changement d’affectation des lieux limitera les nuisances jusqu’alors générées par le passage de camions dans le village.»

Ambitions académiques

IGreen Swiss tient justement particulièrement à cette image de partenaire local et à l’exemplarité. «Nous nous sommes engagés à n’embaucher que du personnel local, assure Alexandre Rutishauser. Nous nous appliquons aussi à respecter toutes les normes environnementales: production biologique, bâtiment Minergie, panneaux solaires.» Et la société voit, déjà, bien plus grand: après le cannabis médical cultivé à l’eau de source d’Henniez, la jeune entreprise, avide de collaborations avec le milieu académique, rêve de mettre sur pied, à terme, un campus international dédié à la phytothérapie au sens large. «Nous commençons par le cannabis, mais nous sommes persuadés que la médecine par les plantes, au sens large, représente l’avenir.»

Feu vert pour l’exportation

Jusqu’à présent, un seul médicament à base de THC dosé à plus de 1% est autorisé (et donc remboursé) en Suisse: le Sativex. Pour y accéder, une autorisation exceptionnelle de l’OFSP est indispensable (3000 ont été délivrées en 2019). Elle doit être sollicitée par le médecin traitant. Unique exception: pour les patients atteints de sclérose en plaques, une prescription médicale suffit. À une écrasante majorité, les Chambres fédérales ont changé la donne le 19 mars 2021. Dorénavant, l’interdiction de mise dans le commerce du cannabis médical sera levée. Il sera soumis au même système d’autorisation et de contrôle de Swissmedic que les autres stupéfiants à usage médical (cocaïne, méthadone, morphine, par exemple). C’est la fin des autorisations exceptionnelles de l’OFSP: une simple ordonnance permettra de s’en procurer. L’exportation commerciale de cannabis médical sera permise. La loi précise enfin qu’une collecte de données scientifiques doit permettre de suivre le processus et d’évaluer les effets de ces médicaments. Le texte entrera en vigueur au terme du délai référendaire, fixé au 8 juillet.

L’État de Vaud prêt à s’engager

Approchée par iGreen Swiss, la promotion économique de l’État de Vaud (SPEI) est ouverte au projet. Elle étudie la possibilité d’apporter une garantie via un cautionnement, pour autant qu’au préalable, une banque et des investisseurs sérieux s’engagent sur la base d’un plan d’affaires viable. «Nous n’avons en l’état encore rien formalisé, précise Raphaël Conz, chef de l’unité entreprises au SPEI, mais pour la région, il y a un intérêt car il y a des emplois, une diversification économique et une revalorisation du site.» Plus généralement, il explique que l’État de Vaud ne se bouche pas le nez en matière de projets pharmaceutiques à base de cannabis, mais à une condition impérative: «Nous n’interviendrons jamais si le projet n’a pas préalablement reçu l’aval du Service en charge de la santé quant à la conformité des activités et produits avec le cadre légal.» Ici, le feu vert a été donné. «Si cette industrie monte en puissance – il y a d’ailleurs d’autres projets –, nous sommes prêts à la soutenir pour autant que les autorisations d’homologation et de mise sur le marché soient validées par les instances sanitaires.»

Le récréatif, un enjeu économique

Le débat médical autour du cannabis étant pour ainsi dire réglé, demeure celui ayant trait à son usage récréatif, qui est aussi économique. «C’est la question du développement d’une nouvelle branche économique, juge Jean-Félix Savary, du GREA. On parle là d’agriculture de pointe à haute valeur ajoutée, d’une branche qui pourrait générer des revenus, des emplois, des taxes. Là, le Canada a beaucoup d’avance. La Suisse passera-t-elle à côté de cette opportunité? Constater que l’on se pose cette question aujourd’hui montre que la régulation va arriver.» Vice-président des jeunes libéraux-radicaux suisses, Nicolas Jutzet partage ce point de vue. «La révolution culturelle a déjà eu lieu dans d’autres pays. C’est la fin d’une hypocrisie. Pour ma génération, cette interdiction paraît absurde. La prohibition a toujours été une faute morale en plus d’être inefficace. Ce serait désormais une faute économique d’attendre que d’autres pays régularisent pour sauter le pas: il faut agir maintenant pour bénéficier d’un avantage concurrentiel, sinon, trop petits, nous n’aurons pas notre mot à dire.» Pour l’heure, iGreen Swiss ne donne que dans le médical, mais n’exclut pas à l’avenir de se diversifier en fonction de l’évolution de la législation.

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