Genève – Victime de cyberracisme, elle dénonce le laxisme de la justice
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GenèveVictime de cyberracisme, elle dénonce le laxisme de la justice

Un seul internaute sur les huit visés par une plainte pour discrimination raciale a été condamné. Les autres sont passés entre les gouttes faute d’avoir été identifiés.

par
Leïla Hussein
La participation de Mia à une émission de la RTS lui avait valu un déferlement de haine.

La participation de Mia à une émission de la RTS lui avait valu un déferlement de haine.

Getty Images

«Les gens pensent qu’il n’y a pas de racisme en Suisse. Ils le minimisent, le nient, parce que, pour eux, ça existe seulement à l’étranger», regrette Mia*. La jeune femme en a pourtant fait l’expérience récemment. Après avoir participé à une émission télé sur la RTS, elle a découvert avec stupeur les commentaires laissés en direct sur la page Facebook du média, durant son passage à l’antenne. «C’est blessant de voir que parce que j’étais la seule femme noire sur le plateau, il y a eu un acharnement contre moi.»

«Je n’ai pas foi en la justice»

«Si ces «criminels» n’étaient pas passés par l’esclavage, cette dame ne serait pas là pour nous faire la leçon.» «Moi, je suis agressé dans l’espace public quand je vois des personnes comme elle…» «Les Négresses vertes, c’est raciste ou pas?» pouvait-on lire parmi les commentaires, retirés peu après l’émission. Des exemples que nous avons décidé de publier afin d’illustrer la violence des propos. Au total, Mia a recensé une trentaine de messages la ciblant. Elle a alors décidé de saisir la justice et a porté plainte, notamment, pour discrimination raciale. «Je n’ai pas foi en la justice, mais il faut le faire systématiquement pour montrer que ce n’est pas tolérable.»

En mai dernier, le Ministère public a rendu son jugement. Sur les huit personnes visées, une seule a été condamnée pour avoir «tenu des propos racistes à caractère discriminatoire». En cause, cette phrase: «Des coups de chicotte qui se perdent.» Étant rappelé que le terme «chicotte» désigne un fouet à lanières tressées qui a dabord été employé dans le contexte colonial et la traite négrière», indique le Ministère public dans son ordonnance pénale, qui n’a pas été contestée. Le prévenu, un septuagénaire, a écopé d’une peine pécuniaire de 90 jours-amende à 30 francs, avec sursis.

Résultat jugé décevant

Quid des sept autres personnes concernées par la plainte? Une ordonnance de non-entrée en matière a été rendue. La raison: l’enquête de police n’a pas permis de déterminer l’identité exacte des individus, qui avaient écrit les messages litigieux sous un pseudo (dans un des cas, les conditions d’application de la norme pénale n’étaient également pas remplies). Le collectif AfroSwiss, qui milite contre le racisme antinoir et a soutenu la plaignante dans sa démarche, n’y croit pas. «Les outils existent. C’est juste qu’on ne veut pas mettre le temps et l’argent pour retrouver ces personnes.»

Un avis partagé par Mia. «C’est de la mauvaise volonté. Le message que ça envoie, c’est «On s’en fout». Ça montre que ce n’est pas important aux yeux du Ministère public. Je suis fâchée, découragée et déçue», conclut la plaignante. Dans sa réponse, le Parquet souligne la difficulté de mener à bien ce type d’instruction et indique qu’il est fréquent que les auteurs ne soient pas identifiés lors «d’infractions commises sur internet».

Se donner les moyens de faire respecter la loi

Le manque de résultat dénote un problème de fond, selon Stéphane Koch, spécialiste en cybersécurité. «Il existe des procédures pour identifier les gens. Facebook, par exemple, met à la disposition des autorités un formulaire pour qu’elles adressent leurs demandes.» Bien entendu, le réseau social se garde le droit de refuser.

Dans ce cas, «il est possible de réaliser une enquête par analyse de la dynamique sociale, soit étudier l’entourage numérique de l’internaute pour obtenir des informations sur sa véritable identité». Une démarche compliquée et coûteuse, admet l’expert. «Mais ces critères ne devraient pas interférer dans le traitement des plaintes. Si un cadre légal existe, il faut que les autorités se donnent les moyens de le faire respecter. Dans le cas contraire, c’est que quelque chose dysfonctionne.»

* Prénom d’emprunt

Cyberracisme en hausse

Stéphane Koch évoque la possibilité d‘un nombre de cas trop élevé pour tous faire l’objet d’une enquête approfondie de la part des autorités. Une hypothèse que les statistiques corroborent. Selon la Commission fédérale contre le racisme, qui recense les délits de discrimination raciale, «l’augmentation au cours des dernières années des insultes à caractère raciste sur internet et sur les réseaux sociaux est frappante».

En 2020, quinze cas ont été signalés contre à peine deux il y a dix ans. Au total, les délits sur le Net représentent 13% des cas recensés. «Il y a vraiment une réflexion de fond à avoir», estime l’expert en informatique. Il suggère notamment la mise en place de procédures accélérées pour étudier ces cas ou encore la création d’un index de confiance pour déterminer l’efficacité des autorités à les traiter correctement. Questionné sur le nombre de plaintes traitées ces dernières années, le Ministère public ne s’est pas prononcé.

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