Suisse romande: Violences conjugales: les enfants comme victimes directes

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Suisse romandeViolences conjugales: les enfants comme victimes directes

Réalisé par deux Vaudoises, un documentaire illustre les conséquences des violences au sein du couple sur l’enfant. Une problématique qui reste encore tabou dans notre société.

par
Kalina Anguelova
Les Vaudoises Patricia Marin et Violeta Ferrer, de l’association A la vista, signent leur premier long métrage, «L’invisible éléphant».

Les Vaudoises Patricia Marin et Violeta Ferrer, de l’association A la vista, signent leur premier long métrage, «L’invisible éléphant».

Association A la Vista

«Quand une femme subit des violences domestiques, comment peut-elle protéger son enfant? S’agit-il d’une responsabilité individuelle ou sociétale?», interroge le film documentaire «L’invisible éléphant» de l’association lausannoise A la vista, présenté en avant-première au cinéma à Sion et à Brig, jeudi et vendredi.

Réalisé en marge de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes du 25 novembre, ce long métrage de 56 minutes, signé des Vaudoises Patricia Marin et Violeta Ferrer, est conçu comme un outil de sensibilisation et de prévention des effets délétères sur le développement des enfants qui sont témoins de la violence conjugale. «Une problématique longtemps sous-estimée en Suisse», relève Isabelle Darbellay Métrailler, cheffe de l’Office cantonal de l’égalité et de la famille en Valais qui a soutenu financièrement le film, tout comme le canton de Vaud et de Genève. «On a un réel besoin de sensibiliser la population en général, les écoles, mais aussi les professionnels, en lien de près ou de loin avec cette problématique, à détecter rapidement et prendre en charge les mineurs concernés. Ils ne sont pas de simples témoins passifs, mais des victimes directes. La société doit se rendre compte de cette réalité.»

Du travail d’immersion dans les foyers d’aide aux victimes à la mise en lumière d’un phénomène encore tabou dans notre société, Violeta Ferrer se confie sur son premier long métrage.

Vous donnez la parole à des acteurs du réseau de soutien contre les violences domestiques, mais surtout aux femmes victimes. Était-ce difficile d’obtenir leurs témoignages?

En Suisse, la violence domestique a longtemps été considérée comme relevant de la sphère privée où les autorités n’étaient pas légitimes à intervenir. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas et les institutions protègent très bien les victimes. Mais, il reste très difficile de libérer la parole des personnes concernées. Il a fallu faire tout un travail d’immersion dans plusieurs foyers et tisser des liens de confiance tant avec les structures qu’avec les victimes.

L’angle du film, c’est les enfants. Pourtant, vous ne leur donnez pas directement la parole. Était-ce voulu?

Les institutions en charge des parents victimes de violences sont réticentes à l’idée qu’on interroge les enfants. C’est une question de sécurité et de bien-être du mineur. Dans le film, la voix des enfants est portée par le témoignage d’une adulte qui a été exposée à de la violence conjugale étant petite. Elle raconte tout au long du film, l’impact sur son développement et sur sa vie de maman. On montre dans le film qu’un contexte violent engendre des traumas qui peuvent se déclencher, à l’âge adulte, dans des circonstances particulières. Il est probable qu’une personne perpétue la violence qu’elle a connue. La recherche montre que la plupart des personnes violentes ont été elles-mêmes violentées durant leur enfance. Heureusement, toutes ne répéteront pas pour autant le schéma vécu.

Les mères sont-elles conscientes que leur enfant n’est pas qu’un témoin passif?

«Mon enfant n’a pas vu, mon enfant n’était pas là!» Voilà la phrase qu’on a souvent entendue en interrogeant ces femmes. Elles sous-estiment l’impact de la violence conjugale sur leur enfant, tout comme les séquelles potentielles sur leur vie d’adulte. De plus, on a constaté que certaines victimes avaient peur de dénoncer leur situation aux autorités compétentes par crainte qu’on leur enlève leur bambin.

Sépare-t-on si facilement un enfant de sa mère?

Non. Les services de protection des mineurs et la police peuvent inspirer une certaine peur. Mais, ce n’est pas si facile d’arracher un enfant à sa mère. Cela n’arrive qu’en dernier recours. En réalisant le film, on a constaté un réseau de lutte et de soutien fonctionnel en lequel on peut avoir confiance.

«L’invisible éléphant». Que veut dire ce titre?

Le titre est inspiré d’une histoire inventée par une fillette de 8 ans exposée à la violence conjugale et suivie par une association d’aide aux victimes qu’on a approchée. «L’invisible éléphant» représente cette violence à la fois silencieuse et brutale. Malgré le fait qu’elle existe, on la sous-estime, ou pire, on l’ignore. Avec ce titre, on veut interpeler la société sur le fait qu’il est impératif d’écouter attentivement la parole des enfants. 

Convention d’Istanbul

En 2018, la Suisse a signé la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique (dite Convention d’Istanbul) qui reconnaît que les enfants témoins de la violence dans le couple sont considérés comme des victimes directes. Par ailleurs, les victimes de violences domestiques restent majoritairement des femmes: 70,1%, selon l’Office fédéral de la santé publique en 2021.

Des projections de «L’invisible éléphant» sont également prévues en 2023 dans le canton de Vaud et de Genève. Les dates restent encore inconnues.

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