Claude Marthaler

11 septembre 2009 07:00; Act: 12.09.2009 17:01 Print

«Un couple à vélo, ça surprend dans le désert»

par Magali Floris - Après un tour du monde en solitaire, Claude Marthaler est reparti trois ans, cette fois-ci en couple. Rencontre avec cet amoureux du vélo, qui a sillonné l'Afrique et l'Asie avec sa compagne Nathalie.

Une faute?

20 minutes online: En trois ans, vous avez parcouru plus d’une dizaine de pays d’Asie et d’Afrique. De nos jours, traverser autant de frontières à vélo, qu'est-ce que cela implique?


Claude Marthaler: Il y a eu de tout. En Libye, par exemple, il y a très peu de tourisme de masse et encore moins de tourisme individuel. Il faut être escorté d’habitude par un «guide», qui est en réalité une personne de la police secrète. Pour obtenir l’autorisation de séjour, nous avons eu une chance extraordinaire. En 2005, j’ai essayé pendant plusieurs mois d’obtenir un visa, c’était déjà très difficile à l’époque. J’ai écrit à Joseph Deiss (ndlr : alors conseiller fédéral en charge de l’Économie), qui revenait d’une visite officielle à Tripoli. Je l’avais rencontré au Mozambique en 1998. Grâce à lui, nous avons obtenu nos deux visas libyens deux jours avant de partir. Lors de mon tour du monde entamé en 1994, j’ai traversé l'ex-URSS. Il n’y avait pas encore de réglementation de visa. Et à la douane, j’étais invité à manger du pain et du melon. Aujourd’hui, l’administration est beaucoup plus complexe.

Au début de votre périple, vous traversez le désert libyen d’ouest en est. Comment se déroulent les rencontres dans le désert?

Il y a peu de monde et les gens étaient plutôt ravis. Ils ont d’abord été étonnés de voir un couple dans le désert. Une femme qui pédale, c’est surprenant en terre musulmane. Et comme ils n’avaient jamais de réseau avec leur téléphone portable, ils l’utilisaient surtout pour nous prendre en photo. Jamais ils ne nous ont laissé les mains vides. Ils nous donnaient du pain frais, des kilos de fruits, des galettes, de l’eau. Des aliments rares dans le désert.

Lors de votre précédent périple, vous étiez parti seul. Voyager en couple, c’est comment?

Différent. En 1994, je suis parti pour traverser l’Eurasie jusqu’au Japon. Finalement, de fil en aiguille, j’ai fait un tour du monde de sept ans. Et j’ai réalisé un rêve de môme. C’était Le voyage de ma vie. Seul, on est vraiment immergé et proche des gens dans leur intimité. J’ai rencontré Nathalie après mon retour et nous avons eu envie de repartir en couple. L’avantage est de parler la même langue, d’avoir les mêmes références. Et de pouvoir commenter ce que l’ont voit. Un couple c’est aussi plus rassurant pour les indigènes, davantage qu’un homme avec une grande barbe, seul sur son vélo (rires). Après, il y a la difficulté de la relation, d’être 24h sur 24 ensemble. Mais quand on voyage seul, il y a la solitude. Avec Nathalie, nous nous sommes séparés après le voyage, mais nous sommes restés de bons amis.

Après la Libye et l’Égypte, Nathalie a fait une pause de quatre mois. Pourquoi?

Jeune grand-mère de 50 ans elle est rentrée voir sa famille. De plus, au Soudan, la chaleur était insupportable, il faisait entre 45 et 50 degrés. Elle m’a rejoint ensuite à Addis-Abeba en Éthiopie et nous avons continué durant une année le voyage à deux. De Djibouti, nous avons pris le bateau pour le Yemen, puis l’avion pour rejoindre Bombay. Après quatre mois dans le Nord de l’Inde, le Népal et le Tibet, Nathalie est rentrée. J’ai continué seul au Kirghizstan puis je suis retourné au Tibet.

… un pays que vous appréciez particulièrement.

Oui, j’ai passé en tout neuf mois au Tibet sur les trois ans. Et s’il n’y avait pas eu les événements de Lhassa (1) je serai à resté six mois de plus. J’avais posé une demande pour un visa de businessman (rires). Mais vu les faits, j’ai du quitter le pays.

Que s'est-il passé?

J’étais à la montagne en trek lorsque la situation a explosé à Lhassa, le 14 mars 2008. En rentrant le dimanche suivant, j'ai eu un choc. Toutes les façades étaient noircies, démolies, il y avait des militaires partout. C’était une ville occupée. J’ai rassemblé des témoignages d’amis pour un média suisse, mais impossible de joindre des Tibétains, ils avaient trop peur.

Peu après avoir été témoin des tensions au Tibet, vous vous trouvez en Birmanie au passage du cyclone Nargis. Manque de chance?


Oui, c’est une succession un peu malheureuse. J’ai rejoint la Birmanie depuis le Tibet en train. Par route, c’était impossible vu le nombre de contrôles. Au moment du cyclone, j’étais au nord de la Birmanie, qui n’a pas été touché. Mais impossible alors de se connecter à Internet dans les cybercafés. J’ai pensé à une manœuvre de la dictature. En réalité, le cyclone avait détruit les liaisons. Au bout d’une semaine, je suis arrivé à Mandalay, où j'ai rencontré des touristes qui avaient vécu le cyclone. J’ai vu les arbres détruits, les civils qui essayaient d’aider aux récoltes.

Vous êtes rentré de votre voyage il y a une année. Quels sont vos projets aujourd’hui?

Je préfère les réaliser et en parler après! Mais j’aimerais être plus actif ici en Suisse. Je voudrais travailler ici dans le domaine du vélo, de la promotion des pistes cyclables. J’ai 49 ans et j’ai voyagé la moitié de ma vie active, un trou de quinze ans dans mon CV! Je suis en même temps tiraillé avec l’envie de repartir. Je me sens avant tout suisse et européen. Je ne pourrais pas vivre des années en Inde ou dans les pays d’Afrique. J’adore ces pays, mais pour y vivre ce n’est pas évident, c’est une autre culture.


(1) Des violences opposant des manifestants tibétains hostiles à la présence chinoise aux forces de l'ordre avaient fait de nombreux morts et blessés au mois de mars 2008 dans le centre historique de Lhassa, la capitale du Tibet.