Suisse

04 septembre 2019 14:13; Act: 04.09.2019 14:17 Print

Acheter sa maison à taux négatif? Pas si vite...

Les hypothèques à taux négatif sont réservées à des clients professionnels et non à des particuliers.

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l'inversion du fardeau de l'intérêt constitue un nouveau palier psychologique franchi par le secteur bancaire helvétique. (Photo: Keystone)

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Les hypothèques à taux négatif proposées par une poignée de banques en Suisse s'avèrent trompeuses. Contrairement à ce que leur nom laisse entendre, ces offres s'adressent à des clients professionnels et non à des particuliers désireux d'acquérir une maison. Une extension aux privés semble peu probable, mais pas impossible, avertissent certains économistes.

Les crédits à taux négatifs sont devenus le mini-feuilleton de l'été dans le secteur bancaire. Son origine remonte au 23 juillet, date à laquelle le «Tages-Anzeiger» publie un sondage mené auprès de 24 banques cantonales. Deux d'entre elles - celles de Zoug et des Grisons - ont avoué au quotidien zurichois verser des intérêts pour de l'argent prêté.

«Etre payé pour emprunter, on risque de s'en souvenir longtemps comme une aberration du marché», indique à AWP Gilles Prince, directeur de l'investissement chez Edmond de Rothschild (Suisse).

Un dirigeant de la Banque cantonale des Grisons (GKB) a cependant rectifié le tir deux jours après l'article du «Tagi». La GKB ne prête pas de l'argent à taux négatifs à des particuliers, mais uniquement pour des opérations de trésorerie à court terme, profitant des opportunités sur le marché, a-t-il assuré.

«Je pars du principe que les banques qui offrent des hypothèques à taux négatifs le font sur la base d'une décision absolument rationnelle. C'est ça qui est effrayant», s'alarme Frank Häusler, responsable de la recherche macroéconomique et cross-asset pour Vontobel AM.

Après la répercussion des taux négatifs sur les dépôts de grands clients, l'inversion du fardeau de l'intérêt constitue un nouveau palier psychologique franchi par le secteur bancaire helvétique, dont les marges sont sous pression en raison des taux négatifs introduits en 2015.

Le comparateur en ligne Moneypark a rappelé ce mercredi que les taux hypothécaires demeurent à des planchers historiques.

Alan Mudie, chef de l'investissement de Société Générale Private Banking, exclut pour l'instant toute concurrence acharnée à coups d'emprunts à rendement négatif. «Cela ne relève pas d'une politique agressive des banques, mais plutôt d'une décision, prise au cas par cas et en connaissance de cause, et qui vise à répondre à une demande de clients spécifiques.»

Tant que la Banque nationale suisse (BNS) maintiendra ses taux négatifs en l'état, ces «hypothèques» atypiques resteront des cas isolés, affirment les économistes interrogés.

Nouvelle baisse des taux

Ces derniers s'accordent également pour souligner le caractère inéluctable d'un nouvel assouplissement de la politique monétaire en Suisse. La BNS devra réagir aux mesures que vont très vraisemblablement prendre en septembre la Réserve fédérale américaine (Fed) et la Banque centrale européenne (BCE).

«J'ai l'impression que la BNS essaiera le plus possible d'éviter de baisser les taux. C'est peut-être son arme de dernier recours et elle ne veut pas l'utiliser tout de suite. Mais elle n'aura peut-être pas le choix», analyse Gilles Prince. A en croire Alan Mudie, la BNS sera contrainte de suivre la BCE et de valider une nouvelle baisse de taux.

Face à cette situation, certains spécialistes n'excluent aucune alternative, même celles qui semblent les plus improbables. «Si je vous avais dit il y a dix ans que les taux directeurs allaient entrer en territoire négatif, m'auriez-vous cru? De nombreuses choses que l'on pensait impossibles hier le sont devenues aujourd'hui», rappelle Frank Häusler.

Au Danemark, Jyske Bank A/S a été le premier à proposer aux particuliers une hypothèque sur dix ans à -0,5%. «Je ne pense pas qu'il serait d'actualité en Suisse d'offrir des hypothèques à taux négatifs aux ménages», soutient Alan Mudie.

Néanmoins, dans une situation où «des forces déflationnistes seraient à l'oeuvre», les banques helvétiques pourraient estimer que les hypothèques à taux négatifs sont une solution pas pire que les autres à disposition, remarque Frank Häusler.

L'inquiétude domine plutôt chez Gilles Prince. «Une généralisation poserait d'autres questions, notamment sur la viabilité de ce business.» Pour Alan Mudie, la perspective de taux négatifs appliqués aux dépôts des petits épargnants constituerait d'ailleurs un scénario plus vraisemblable.

(nxp/ats)