Paris

13 novembre 2012 06:51; Act: 13.11.2012 11:15 Print

Les dernières confessions de Jean-Luc Delarue

par Serge Bressan, Paris - Une journaliste française publie, dans un livre, une interview de l’animateur, réalisée avant que ses cancers ne soient diagnostiqués. Extraits en primeur.

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Jean-Luc Delarue débute sa carrière télévisuelle en 1989 sur Antenne 2, dans «Les enfants du rock». Deux ans plus tard, il intègre Canal+, à la tête de «La grande famille». En 1991, il est présent à la cérémonie des «Sept d'or», aux côtés de Christine Bravo, Antoine de Caunes et Caroline Tresca. En 1994, Jean-Luc Delarue arrive sur France 2. C'est le début de l'aventure «Ca se discute», qu'il produit via Réservoir Prod, sa société créée la même année. Il est alors surnommé l'homme à l'oreillette. Deux ans après son arrivée sur la 2, le journal «France Soir» annonce qu'il pourrait être licencié. L'animateur est opposé à la chaîne dans un différend juridico-financier. France 2 reproche à son animateur des marges astronomiques. En 1999, Delarue est au sommet, montant même les marches du Festival de Cannes. Quelques mois plus tard, il prend la pose avec Michel Drucker et Marc Tessier, alors président de France Télévisions, lors de la présentation des programmes de rentrée. En 2000, Delarue anime les Victoires de la musique en compagnie de Michel Drucker. Animateurs phares de France 2, les deux hommes se retrouvent à chaque présentation des programmes de rentrée de la chaîne, comme ici en 2001. Amateur de sport, Delarue aimait assister aux grands événements. Il assiste ici à une réunion de boxe au Palais des Sports de Paris en 2001 avec David Douillet. Il n'était pas rare non plus de croiser l'animateur au Parc des Princes lors d'un match du PSG. Grâce à «Ca se discute», l'animateur reçoit le «Sept d'or» de la meilleure émission de société en 2003. Le 14 avril 2005, Jean-Luc Delarue participe à l'interview de Jacques Chirac avec Emmanuel Chain (à gauche) et Marc-Olivier Fogiel, en direct sur TF1. 2007 marque le début des ennuis pour l'animateur. Le 28 mars, il comparaît devant un tribunal de Paris pour avoir agressé sexuellement une hôtesse de l'air et insulté, mordu et giflé un steward dans un avion qui l'amenait en Afrique du Sud en février. A l'issue du procès, l'animateur reconnaît être coupable de «violences et outrages sur personnes chargées d'une mission de service public et tentative d'entrave à la circulation aérienne». Il est condamné à un stage de citoyenneté de trois jours. Côté coeur, tout va bien pour lui cette même année. Il est en couple avec Elisabeth Bost avec laquelle il a eu un fils, Jean, né en 2006. Ils se sépareront en 2009. En novembre 2009, il annonce son coup de foudre pour Inés Sartre dans le magazine «Gala». Mais leur histoire d'amour s'achève en mars 2010. Les problèmes de drogue de Delarue apparaissent au grand jour en septembre 2010. Il est arrêté et placé en garde à vue dans le cadre d'une enquête sur un trafic de stupéfiants. Suspendu d'antenne par France Télévisions à cause de sa consommation de cocaïne, l'animateur devient abstinent et décide de faire campagne auprès des adolescents pour les sensibiliser aux dangers de la drogue. Accompagné de Camel, un ancien toxicomane, il entame un tour de France des lycées en camping-car au mois de février 2011. Son tour l'amène en Suisse, à Payerne, le 30 mars. En décembre 2011, Delarue annonce être atteint d'un cancer de l'estomac et du péritoine. Il reçoit le soutien de Rémy Pflimlin, le président de France Télévisions. Sa compagne, Anissa, le soutient dans sa bataille contre la maladie. La jeune femme est très présente à ses côtés, comme ici lors d'un défilé de prêt-à-porter en janvier 2012. Le couple se marie le 12 mai à Belle-Ile-en Mer. Jean-Luc Delarue est mort dans la nuit de jeudi 23 à vendredi 24 août à l'hôpital américain de Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), confirme son entourage professionnel, cité par l'AFP.

La vie de Jean-Luc Delarue en images.

Une faute?

Le 21 mars 2011, Marie Bernard, rédactrice en chef du magazine «Parents d'ado», a rendez-vous avec Jean-Luc Delarue pour une interview. «Je suis entrée dans ce bureau en espérant retenir l’homme pressé pendant au moins quarante minutes. J’en suis sortie trois heures et demie plus tard», se souvient-elle. L’intégralité de l’entretien se retrouve dans «Dernières confessions», un ouvrage qui sort le 15 novembre 2012.

«Pendant quarante ans, l’animateur a cumulé les errements, analyse Marie Bernard. Il fut tour à tour alcoolique, toxicomane, accro aux médicaments... Il a eu un comportement arrogant, a multiplié les conquêtes, grillé son capital santé, dilapidé son argent...»

Au fil des pages de ce livre-événement, l’animateur raconte son enfance avec des parents qui ne l’aimaient pas, la concurrence avec son frère brillant, le désert affectif de son enfance. Et dès l’adolescence, l’alcool puis la drogue, qui le conduira, en 2010, à une mise en examen.

Au moment d'accorder cette interview, Delarue ne sait pas encore que la maladie le guette. Le 24 août 2012 à 48 ans, il décède d’un cancer de l’estomac et du péritoine.

En exclusivité, des extraits de «Dernières confessions», où l’on découvre un Jean-Luc Delarue bien loin du robot télévisuel qu’il a semblé être, pendant vingt-cinq ans, sur le petit écran.

Alcoolique «L’alcool, c’est lui qui est entré en premier dans ma vie. (…) L’alcool est entré dans ma vie parce que j’étais un petit garçon très timide… (…) Enfant, j’avais l’impression d’être un simple spectateur de ma vie. J’étais comme un figurant, je regardais le monde bouger autour de moi comme si tout cela n’était qu’un film… (…) J’ai découvert à l’âge de quinze ans que ce produit me permettait enfin de me désinhiber, en même temps qu’il me protégeait de l’extérieur, notamment de ce que je considérais comme des agressions et des humiliations de la part de ma famille.» À la maison, chaque fois qu’il se sert un verre prélevé dans la bouteille de whisky de son père, il le remplace par de l’eau. Dans les soirées, il boit tout en se perfectionnant dans l’art de la dissimulation. «Un jour, j’avais alors dix-sept ans, je me suis pris une cuite monumentale avec mon grand-père. A deux, nous avons descendu sept bouteilles! (…) Certains facteurs génétiques prédisposent à l’addiction. Dans ma famille, nous connaissions déjà des problèmes de dépendance depuis plusieurs générations. (…) C’est l’alcool qui est entré le premier dans ma vie. Je ne sais pas ce qui s’est passé. J’ai plongé dans l’alcool, et l’alcool est la porte d’entrée dans la drogue…»

Désert affectif «J’ai traversé toute mon adolescence comme un boxeur sonné. (…) J’ai fait ma scolarité dans un collège de banlieue jusqu’en troisième, puis dans ce que ma mère qualifiait de lycée-poubelle. Dans ma famille, une grosse blague consistait à dire que mon frère et moi serions tous deux fonctionnaires - lui président de la République, et moi facteur. (…) Ce fut très déséquilibrant. (…) Quand j’étais petit, je ne me piquais pas. Pourtant, elle (NDLR : sa grand-mère maternelle) regardait toujours mes bras pour voir si je me piquais, et c’est quelque chose qui me plaisait beaucoup, parce que cela signifiait qu’elle faisait attention à moi. (…) Pour moi qui avais des parents autocentrés, cette grand-mère tellement tournée vers moi, c’est ce qui me permet aujourd’hui de retomber sur mes pattes. (…) Je pense qu’une seule personne suffit pour permettre de s’en sortir affectivement. S’il n’y en a aucune, c’est dur… Mais, si une personne suffit, qu’il y en ait plusieurs, c’est tellement mieux».

Pub et coke «Consommer de la cocaïne était assez à la mode dans le milieu de la pub lorsque j’ai commencé mes études» (…) C’est là que, pour la première fois, quelqu’un lui en propose. Un soir, entrant dans le studio qu’il loue à son père, il trouve sous son paillasson de quoi réaliser sa première prise. Un quart de gramme de cocaïne. De cette expérience qu’il vit en solitaire, il retient «la sensation de décoller». (…) Je n’ai pour ma part jamais fait l’apologie de l’alcool ou de la drogue. Jamais, jamais, jamais!» (…) «Tout cela a été un problème solitaire grave pour moi. Mais je n’en ai jamais fait l’apologie, ni en privé, ni en public ».

Boulimie «J’ai beaucoup souffert d’avoir mis la barre trop haut et d’avoir voulu ensuite prouver au monde entier, à commencer par ma famille, que je pouvais réussir dans la vie. (…) J’ai travaillé, travaillé, travaillé comme un fou. Je me suis beaucoup angoissé pour ça. Disons-le, je suis rentré dans une boulimie de travail. (…) Trop de vie, trop de pression… Parfois, j’ai fait des burn-out. Parfois, j’ai perdu le contrôle et je me suis souvent réfugié dans l’alcool. Et puis… comme à vingt ans on m’avait offert en cadeau de la cocaïne, je me suis souvenu que ce produit aidait à dépasser l’état alcoolique. (…) Je pensais pour ma part que je n’avais pas le droit de demander de l’aide. Moi, j’étais au contraire la personne à qui tout le monde racontait ses problèmes et qui réglait les problèmes de tout le monde. A la télé ou pas. Résultat, je ne me suis pas du tout occupé de moi. Je me suis complètement laissé filer».

Electrochoc «J’ai été arrêté par la police et toute la France l’a su. Ce ne fut pas un moment agréable. (…) Mon déclic, en réalité, ça n’a pas vraiment été la police. Ce fut plutôt ma santé…Onze jours avant mon arrestation, j’étais allé voir un médecin. J’avais la gorge surinfectée. Je n’avais plus de voix. C’est dommage pour tout le monde et surtout pour un animateur! Je pense que j’étais au bout de là où l’on peut aller. J’avais des problèmes de cœur, des problèmes de digestion… Je ne pouvais plus monter un étage sans être essoufflé, alors que je suis marathonien! (…) J’étais au bout du truc. Après, c’était le cimetière.»

Être heureux «Ce qui me permet de m’en sortir aujourd’hui, c’est principalement le fait que j’ai complètement capitulé devant le produit. (…) Capituler signifie accepter l’idée que nous ne sommes pas plus forts que le produit. (…) J’ai arrêté de me bagarrer avec lui, j’ai arrêté de penser que je pourrais être plus fort que lui parce que, quand on est dépendant, on n’est pas plus fort que le produit. C’est lui qui est plus fort que nous… Ce n’est plus une affaire de volonté. (…) J’ai vraiment fait une grande confusion entre réussir sa vie et réussir dans la vie. (…) Je pensais que réussir dans la vie était la seule chose importante. Dans ma famille, c’était en effet l’unique aspect qui comptait.» Travailler, réussir, il y est parvenu. «Ah, je l’ai fait à fond!» Mais à quel prix? «J’ai raté les grands équilibres. (…) Quand je vois dans quel état de malheur je me suis retrouvé! Alors que j’avais tout pour être heureux… Les gens pensent: “Il a tout pour être heureux !” Eh bien non! Être heureux, ce n’est pas juste avoir une vie professionnelle épanouissante. Avoir tout pour être heureux, c’est pouvoir poser ses valises, les ouvrir et puis… revoir les priorités de sa vie. C’est être en mesure de s’occuper de soi pour s’occuper mieux des autres».