Sexe, violence, islam

19 septembre 2010 15:34; Act: 19.09.2010 15:47 Print

Une série télé syrienne provoque un tollé

Elle est magnifique, a les yeux verts, s'appelle Layla et se retrouve déchirée: enlever ou pas son niqab, cette tenue noire qui la cache tout entière, excepté ses yeux...

storybild

L'actrice syrienne Sulafa Mimar incarne Layla. (Photo: Keystone/AP)

Une faute?

La nouvelle série télé, diffusée en Syrie pendant le ramadan, fait scandale. «Je n'en peux plus de cette pression, je veux enlever mon voile», affirme la jeune rebelle dans un épisode de la série. Un défi qui coûté cher: la société la rejette, sa mère ne lui parle plus, ses frères complotent sa mort...

La série de 30 épisodes, diffusée sur la chaîne publique syrienne pendant le mois sacré du jeûne musulman, a suscité un intense débat dans ce pays de 22 millions d'habitants, dirigé par un régime autoritaire et laïc.

«Ma Malakat Aymanukum», («ce que ta main droite possède» en arabe) suscite la colère de ceux qui pense que la série montre une image déformée de l'islam, et les louanges de ceux qui y voient un portrait réaliste d'une société souvent hypocrite. Le titre est adapté d'une phrase du Coran faisant référence aux concubines et esclaves de sexe féminin.

La querelle éclaire une des contradictions fondamentales de la Syrie, dont le régime soutient des mouvements islamistes militants comme le Hamas palestinien et le Hezbollah libanais à l'étranger, tout en imposant une stricte laïcité à domicile: en juillet, le niqab a été interdit pour les étudiantes comme pour les enseignantes, au nom de l'identité laïque de la Syrie.

Najdat Anzour, réalisateur de la série et l'un des cinéastes et auteurs de télévision les plus renommés du pays, défend son produit, qu'il dit basé sur une histoire vraie. «Il présente l'idée de la religion comme une arme à double tranchant. Si la religion n'est pas vue correctement, elle peut être facilement exploitée par certains groupes pour diviser les membres d'une même communauté et créer hostilité et violence sectaire», explique-t-il.

«Le but n'est pas de refléter les aspects négatifs de la société arabe, mais de montrer une comédie dramatique et panoramique d'une société arabe qui s'érode de l'intérieur», dit-il.

La série évoque aussi des sujets difficiles ou tabous comme la prostitution, le sexe hors mariage, le terrorisme.

Le frère de Layla, cheikh religieux barbu, se dit dévot alors qu'il vit une histoire adultère avec une lycéenne. Il envisage de tuer sa soeur avant de se transformer en jihadiste en Irak, Syrie ou Afghanistan...

Un autre personnage perd sa virginité, vit la peur et la culpabilité, avant de décider de subir une intervention chirurgicale de restauration de son hymen.

Pour le régime syrien, promouvoir une identité laïque permet d'atténuer les tensions intercommunautaires dans un pays sunnite dirigé par une classe dirigeante issue d'une petite minorité, les Alaouites, branche de l'islam chiite. Les 40 ans de règne du parti Baas, parti socialiste et laïc fondé par un chrétien, Michel Aflaq, dans les années 50, ont grandement étouffé ces divergences religieuses, parfois également dans le sang, comme en 1982, lors de la répression d'une insurrection sunnite dirigée par les Frères musulmans à Hama.

La série peut être vue dans tout le monde arabe, via le satellite ou une chaîne libanaise qui la diffuse aussi. Elle est discutée sur de nombreux forums un peu partout.

Elle agite en tous cas les esprits, certains estimant que sa diffusion doit être stoppée sous peine de «déclencher la colère divine», comme le dénonce l'éminent Cheikh Mohammad Saeed al-Bouty, professeur de droit islamique à l'Université de Damas, ou Marouan Halabi, gérant de supermarché à Damas, qui se dit «furieux de la manière dont ils peignent notre peuple».

D'autres se décrivent comme 'accros' à une série qui lève bien des voiles: «notre société est pleine de tabous sexuels, et de restrictions sociales et religieuses. Il y a de nombreuses formes de prostitution secrète. Nous devons le savoir, et une comédie dramatique est le meilleur endroit pour traiter ces questions et mettre les gens en garde», estime Mohannad Olabi, technicien informatique de 27 ans.

Le réalisateur reconnaît que sa série vient appuyer là où ça fait mal, mais juge que c'est là la raison de son succès. Et dément prendre pour cible les femmes voilées. «Ma mère porte le voile (...) C'est très naturel, instinctif, ce qui n'est pas naturel c'est d'exploiter cette question pour mener à bien des objectifs politiques», dit-il.

Ce n'est pas la première fois que le travail d'Anzour déclenche des polémiques. En 2005, il avait reçu des menaces de mort pour une série consacrée à de futurs kamikazes, candidats au suicide pour accéder au paradis d'Allah et à ses avantages.

(ap)