Changement

17 février 2011 09:42; Act: 17.02.2011 10:43 Print

A la rencontre du troisième sexe

par Caroline Goldschmid - Les trans tiennent le haut de l’affiche dans des domaines toujours plus divers. Un chemin douloureux et semé d’obstacles.

storybild

Carla Antonelli fut la première transexuelle à obtenir un changement d'état civil en Espagne. Elle se présente cette année au parlement. (Photo: AFP)

Une faute?

Le trouble de l’identité de genre – qui peut se manifester à tout âge – concerne un homme sur 35'000 et une femme sur 100'000. Aujourd’hui, il arrive de plus en plus souvent aux personnes transsexuelles (ou, plus généralement, «transgenres») de se distinguer et de connaître le succès. Pour certaines, l’intégration professionnelle et sociale se passe même très bien, comme en témoigne Mathilde, ci-dessous. Si le troisième sexe a tendance à entrer dans les mœurs, cela reste une situation difficile et douloureuse à vivre, tant du point de vue sexuel que sur le plan légal.

«Dans ma pratique, environ une personne sur trois a des difficultés à investir confortablement son sexe biologique», confie le Dr Dominique Chatton, psychiatre et sexologue. Pour traiter ses patients, il pratique le Sexocorporel. «Il s’agit d’une évaluation selon treize composantes, pour connaître la manière dont le patient fonctionne sexuellement. Le but est de tenter d’aider la personne qui souffre à développer une meilleure appropriation de ses organes génitaux.» Celles et ceux pour qui il est insoutenable de garder son appareil génital de naissance se font opérer. Ils sont ainsi définitivement stérilisés.

L’intervention chirurgicale représente le seul moyen pour pouvoir changer d’état civil en Suisse. «Un certificat de stérilisation doit être fourni si l’on veut faire modifier le sexe indiqué sur sa pièce d’identité. C’est un scandale!» s’insurge le Dr Erika Volkmar, présidente de la Fondation Agnodice, qui défend les droits et soutient l’intégration des personnes aux identités de genre atypiques. «Nous nous battons pour que les personnes aient la liberté de choisir.»


Mathilde, 49 ans, témoigne

Cette transsexuée est née homme. Elle a vit à Annemasse (F) et exerce le métier de chauffagiste.
– A quel âge vous êtes-vous rendu compte que vous n’étiez pas née dans le bon corps?
– Déjà vers 6-7 ans, je voulais mettre des jupes et je demandais à ma mère pourquoi moi, je devais mettre des pantalons. Une fois mon frère m’a surpris avec les habits de ma sœur. Mon père s'est mis à me traiter de «tarlouze»... Je savais que je n’étais pas un garçon comme les autres, sans savoir ni comment ni pourquoi.
– Comment avez-vous géré vos histoires de cœur?
– A l’adolescence, je n'étais pas intéressé par le sexe, mais je regardais plus facilement les hommes. Il a fallu jouer les durs, aller dans des bals de campagne, boire de la bière... Mais les filles ne restaient pas avec moi, car je ne faisais que les embrasser. Je n’étais pas spécialement beau, je me sentais mal dans ma peau et dépressif. J'étais malheureux. Pour rester dans le rang, je me suis marié à 21 ans. La féminité, je la gardais en moi. Je me devais d'être «normal». J’ai eu un fils à 23 ans. Mais j'ai toujours su que j'allais changer de sexe.
– Quand êtes-vous passée à l’acte?
– Il m’aura fallu quarante ans! Après mes histoires avec les femmes, j'ai commencé à fréquenté le milieu gay. Durant un an, j'ai vécu une période très «hard». Puis je me suis tourné vers différentes associations comme 360, car j'étais paumé. En 2008, j’ai subi toutes les interventions en une fois: les implants mammaires, l’ablation des testicules, la vaginoplastie, la construction du clitoris et du point G.
– Sexuellement, le plaisir est-il intense?
– Je grimpe aux rideaux! Je peux vous dire que tout fonctionne très bien! Je suis vraiment heureuse!
– Vous n'avez aucune douleur?
–  Je n'ai pas mal à nulle part, non. Cela dit ce n'est que maintenant que je peux recommencer le sport car j'ai mis du temps à me remettre des dix heures d'anesthésie totale. C'est très éprouvant physiquement.
– Qu'en est-il aujourd'hui du rapport avec votre famille et vos amis?
– Comme je n'ai pas déménagé, j'ai des contacts très réguliers avec mon ex-femme et mon fils. Ça se passe très bien avec lui. Il me présente comme «Mathilde, son papa». Je n'ai peut-être pas une vision très objective mais j'ai l'impression que mon histoire est un cadeau. Pour ma mère, l'essentiel est que je sois heureuse. Le seul avec qui je n'ai plus de contact depuis dix ans est mon frère. Quant à mes amis, ce sont toujours les mêmes. Je crois que je suis une privilégiée.
– Quelles ont été les conséquences pour votre travail?
–  J’ai annoncé à mes employeurs ma décision de changer de sexe en organisant un apéro. Je leur ai dit: «Je veux garder mon travail, ma vie continue». Il y a eu des rires, des réflexions et des claques, mais j’ai pu continuer mon métier de chauffagiste dans la même boîte. Ils ont adapté mes interventions et mon véhicule. Par exemple, je ne vais plus sur les chantiers mais seulement des relevés ou des petits dépannages. Je leur dois beaucoup... J'en profite pour leur dire encore un immense merci.
– Un conseil à donner?
–  S'il faut changer, autant tout changer. Mais le passé doit servir à quelque chose, donc je conseillerais d’attendre la quarantaine pour subir les interventions. La vingtaine, c'est bien trop tôt. Et deux ans de psychanalyse, ce n'est pas assez. Il faut être patient et préparer son avenir professionnel avant d’entreprendre quoi que ce soit.