Léonard de Vinci

30 avril 2019 09:55; Act: 30.04.2019 10:06 Print

Le «Salvator Mundi» serait-il à Genève?

L'oeuvre attribuée à Leonard de Vinci, considérée comme le tableau le plus cher du monde, a disparu. Des experts le voient dans les réserves du Louvre Abu Dhabi ou dans un musée à Genève.

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Le »Salvator Mundi« est aussi au coeur d'une bataille entre le milliardaire russe Dmitri Rybolovlev et le marchand d'art suisse Yves Bouvier.

Une faute?

Le «Salvator Mundi» de Léonard de Vinci, vendu 450 millions de dollars en 2017, n'est plus réapparu en public, alors que la France et l'Italie commémorent jeudi les 500 ans de la mort du génie italien.

A quelques mois de la grande rétrospective Léonard de Vinci prévue cet automne au Louvre, la localisation de ce tableau de 65 cm sur 45, reste un mystère. On y voit le Christ émerger des ténèbres, bénir d'une main le monde tout en tenant un globe transparent dans l'autre.

Le Louvre a bien «demandé au Département de la culture et du tourisme d'Abu Dhabi le tableau en prêt», confirme le musée parisien. Mais «nous n'avons pas encore la réponse», ajoute-t-il, alors que les doutes persistent sur l'authenticité de l'oeuvre.

Incompatibilité religieuse

Aujourd'hui encore, on ignore officiellement qui a acheté le tableau. Selon le «Wall Street Journal», l'acheteur serait le prince saoudien Badr ben Abdallah, agissant au nom du puissant prince héritier d'Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, lequel n'a jamais confirmé ni démenti.

Selon Artprice, leader mondial des banques de données sur la cotation de l'art, les oulémas (théologiens) de l'université Al Azhar du Caire ont déconseillé à «MBS» de s'afficher avec le tableau pour des raisons religieuses: Jésus est considéré comme un prophète, mais le tableau le représente en tant que sauveur du monde, donc Dieu, représentation impossible en islam.

D'autres sources, notamment des historiens des religions, corroborent cette opinion.

A Genève peut-être?

Toujours est-il que le «Salvator Mundi» devait être exposé en septembre dernier au Louvre Abu Dhabi, partenaire du musée parisien. Or le musée émirati a annoncé à la surprise générale le report de l'exposition.

Le ministère de la Culture et du Tourisme émirati n'a pas souhaité répondre à l'AFP, assurant seulement qu'ils étaient «propriétaires» du tableau. Egalement sollicité, le Conseil international des musées, qui enregistre le dépôt des oeuvres dans les musées, n'a pas non plus souhaité confirmer ou non si une procédure avait bien été engagée entre le Louvre Abu Dhabi et le propriétaire du «Salvator Mundi» pour officialiser le dépôt.

Sur la localisation actuelle du tableau, les experts interrogés sont partagés: certains le voient dans les réserves du Louvre Abu Dhabi, mais d'autres estiment qu'il n'y est jamais arrivé, l'un évoquant «un musée, à Genève»...

Une paternité contestée

Ces mystères s'ajoutent aux doutes récurrents de certains spécialistes sur la paternité de l'oeuvre, qui pourrait avoir été réalisée par des disciples de Léonard, non par le maître.

«Certains détails ne trompent pas», comme la mauvaise exécution d'un doigt - «la rotation du majeur sur lui-même», «anatomiquement impossible» - alors même que De Vinci était un grand connaisseur du corps humain, affirme Jacques Franck, spécialiste de la technique picturale du génie italien.

«A l'époque où le tableau a été peint (aux alentours de 1500), Léonard de Vinci faisait exécuter ses oeuvres par son atelier», continue-t-il. Daniel Salvatore Schiffer, philosophe de l'art et fin connaisseur du sujet, «nie» également la «paternité» du tableau«. De plus, dit-il, »le Salvator Mundi n'a jamais été mentionné dans la correspondance de Léonard de Vinci«, ni dans celle de ses contemporains.

»Mauvaise condition«

Cette polémique qui dure depuis plus d'un siècle a récemment été relancée par la parution du livre »Le dernier Leonard«, écrit par l'historien de l'art anglais Ben Lewis. L'auteur y assure que la National Gallery de Londres, qui avait exposé le tableau en 2011, n'a pas tenu compte de l'avis des cinq experts qui avaient été mandatés pour authentifier le tableau.

Si deux d'entre eux avaient émis un »avis favorable«, un autre s'y était opposé, tandis que les deux derniers ne s'étaient pas prononcés, et le tableau avait été identifié comme authentique, explique Ben Lewis. La National Gallery n'a pourtant jamais mentionné un quelconque doute autour de l'authenticité de l'oeuvre.

»Il a été compliqué de vendre l'oeuvre, de nombreux musées ne croyaient pas en l'expertise«, cette peinture était en »mauvaise condition«, »endommagée«, continue M. Lewis. Dianne Modestini, restauratrice du tableau, ne »comprend pas les controverses« et assure: »Léonard de Vinci l'a peint«.

Un »enjeu géopolitique«

Ce sont les doutes sur la paternité du tableau qui auraient »incité le propriétaire du tableau« à ne pas l'exposer tant que les experts ne se seront pas entendus, selon M. Franck. Il s'agit pour lui d'un »enjeu géopolitique«. Le Louvre pourrait »tacher sa crédibilité et sa réputation« en cautionnant une oeuvre sur laquelle subsistent des doutes, estime aussi M. Schiffer.

Mais la crédibilité de Christie's, la maison de vente qui avait organisé les enchères record, est aussi en jeu, selon des experts. »Nous nous en tenons aux recherches approfondies qui ont conduit à l'attribution du tableau en 2010. Aucune nouvelle discussion ou spéculation depuis la vente 2017 chez Christie's ne nous a incité à revoir cette position«, indique un porte-parole de la maison de ventes.

Sans lever le mystère sur la localisation actuelle du tableau star, il confirme simplement qu'il a été transféré »avec succès« à ses »nouveaux propriétaires«, »sous le contrôle d'experts compétents«.

Affaire Bouvier

Le »Salvator Mundi« est par ailleurs au coeur d'une bataille entre le milliardaire russe Dmitri Rybolovlev et le marchand d'art suisse Yves Bouvier. L'oligarque exilé estime avoir été floué par le Genevois, qui lui avait procuré toute sa collection et vendu la toile de Vinci pour 127,5 millions de dollars.

M. Rybolovlev l'accuse d'avoir empoché une plus-value cachée exorbitante de 47,5 millions de dollars sur cette peinture négociée 80 millions d'euros, au lieu d'une commission. La vente de 2017 »démontre que ce que M. Bouvier lui avait fait acheter était largement à la valeur qu'il avait payée", avait alors souligné l'avocat de M. Bouvier.

(nxp/ats)