Bruxelles

06 octobre 2018 10:54; Act: 08.10.2018 17:16 Print

Une flamboyante «Flûte» féministe

par Emmanuel Coissy - Romeo Castellucci transforme l’opéra de Mozart en une performance d’art contemporain. Au passage, il contrecarre un livret misogyne.

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Jeudi à l’opéra de la Monnaie à Bruxelles a eu lieu la dernière représentation de «La flûte enchantée», mise en scène par Romeo Castellucci. L’Italien, âgé de 58, a ouvert la saison avec une production qui affichait complet depuis plusieurs mois. Cela tenait non seulement à la popularité de l’ouvrage, mais aussi à la réputation d’un metteur en scène choyé par les institutions lyriques (Opéra de Paris, Festival de Salzbourg) et par le monde théâtral (Festival d’Avignon, Théâtre de Vidy). Son interprétation du «singspiel» de Mozart est aussi radicale que lumineuse. Radicale parce qu’elle supprime tous les récitatifs pour ne conserver que les airs. Lumineuse parce qu’elle troque les symboles maçonniques d’un livret éculé contre des images et des textes qui parlent de et à notre époque, notamment en traitant les questions de la féminité et de la maternité. Ces thèmes sont illustrés, entre autres, par les os du bassin et un utérus stylisés en toile de fond, ou encore par le lait.

Acte blanc-blanc

Le premier acte est un orgasme pour la rétine. Le dispositif scénique constamment mobile et parfaitement symétrique est entièrement blanc. Il multiplie les références au XVIIIe siècle (les nuages mus par des cintres, les costumes) dans une mécanique implacable de beauté et de complexité. Son hiératisme conviendrait sans doute mieux à l’«Alceste» de Gluck qu’aux personnages de Mozart, certes archétypaux mais plein de fougue. Cette boîte à musique sert de cadre à un ballet de cour où chaque soliste, côté jardin, est dédoublé, à l’opposé du plateau, par un acteur ou une actrice, qui calque son geste sur le sien comme s’il était son reflet. Les trois Dames passent à quatre. Seuls la Reine de la nuit et Sarastro restent uniques.

Acte blond-beige

L’un des enjeux de l’histoire est la rivalité qui unit ces deux-là: elle, la femme des ténèbres, et lui, l’homme de lumière. Ce principe manichéen est conservé par Castellucci, qui, dans le second acte, désamorce la dimension misogyne du livret. En guise de prologue à cette deuxième partie, trois mères s’assoient face au public, dénudent leur poitrine et utilisent un tire-lait. Le lait extrait sous nos yeux sera versé dans une suspension métallique, qui trônera au centre de la scène jusqu’à la fin de la représentation.

L’acte se déroule dans un espace beige. Tous les personnages qui l’habitent portent une combinaison de cette couleur et certains une perruque blonde. Les femmes et les hommes sont séparés par un mur qu’ils vont ériger puis abattre. C’est à ce moment-là que la réalité s’invite dans la fiction. Entre les airs, à la place des récitatifs, cinq femmes aveugles ou malvoyantes racontent, en anglais, leur cécité. A l’identique, cinq grands brûlés narrent leur accident. Ils forment ensuite six couples, (ré)conciliant la nuit et le soleil, et entourent Tamino et Pamina, jeunes amoureux de l’opéra de Mozart.

«Le chant de la mère»

Ce spectacle où le récit et la performance d’art contemporain traversent une pièce populaire ne diminue en rien la beauté de la partition. La proposition de Castellucci nous invite à goûter l’opéra comme un genre du présent. A Bruxelles, on l’a d’autant plus aimée que de belles voix ont servi le génie mozartien. Cette production, nouvellement titrée «La flûte enchantée ou Le chant de la mère», sera reprise en avril et en mai 2019 à l’Opéra de Lille (F). En attendant, on peut la voir en intégralité sur le site d’Arte.