Genève

16 novembre 2019 18:06; Act: 16.11.2019 20:09 Print

«Désobéir pour provoquer un changement radical»

par Jérôme Faas - Une petite centaine de militants d'Extinction Rebellion ont bloqué avec bonhomie et professionnalisme le terminal des jets privés.

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«Nous sommes le 16 novembre, il est midi, et à l’heure qu’il est, le permafrost continue à fondre.» C’est par ces mots que ce samedi, une petite centaine de militants du mouvement écologiste Extinction Rebellion ont lancé une «action de visibilisation» savamment orchestrée. Devant chacune des trois portes du terminal C3 de l’aéroport, réservé aux jets privés, une dizaine de jeunes se sont entrelacés au sol de manière à en barrer l’accès, le reste de la troupe les soutenant de manière absolument pacifique.

«Nous sommes ici pour défendre le principe de justice climatique et sociale», déclare une oratrice. Il s’agit pour l’assemblée, constituée dans son écrasante majorité de jeunes gens dans la vingtaine ou la trentaine, de dénoncer «l’absurdité totale de ce mode de transport (ndlr: le jet privé) à l’heure de l’urgence climatique. Il est totalement injuste qu’une infime partie de la population impose à l’ensemble de la société les conséquences de ces pratiques aux impacts environnementaux démesurés. Les autorités détournent les yeux. Il faut garder les pieds sur terre. Ces pratiques sont contraires à l’intérêt général.»

Une mécanique parfaitement huilée

L’affaire avait été organisée dans les moindres détails. L’action à l’aéroport avait été annoncée en amont sur les réseaux sociaux, les médias avaient été contactés plusieurs jours à l’avance, seul le lieu exact avait été tenu secret. Il a été dévoilé par SMS à 11h40. Sur place, les rôles sont parfaitement définis et rendus visibles par le biais de brassards. Il y a les bloqueurs, agglutinés devant les entrées; les porte-parole, seul habilités à délivrer le message de fond; les gardiens de la paix, présents pour désamorcer d’éventuelles tensions avec le public étranger au mouvement; les anges gardiens, qui veillent sur les bloqueurs, les nourrissent et s’assurent qu’ils ne sont pas malmenés; les contacts police, qui parlementent avec les forces de l’ordre; et enfin les observateurs légaux. Le tout est effectué à visage découvert, filmé et retransmis en direct via facebook live. Des formations ont été dispensées aux militants. La mécanique est parfaitement huilée.

Opération séduction

Lorsqu’il s’agit d’expliquer pourquoi ils ne s’en sont pas pris à l’aéroport lui-même et aux accès menant aux avions de ligne, les manifestants insistent. «Cela aurait été injuste vis-à-vis de nos concitoyens.» Robin, porte-parole, détaille. «Nous estimons que cela n’aurait pas été légitime de commencer par bloquer l’aéroport, alors qu’un jet privé émet vingt fois plus de CO2 par passager qu’un avion classique.» Il s’agit de sensibiliser sans braquer la population. «Notre objectif, c’est de rassembler un maximum de citoyens.»

Pour ce faire, les activistes jouent la carte de la bonhomie: fanfare, petites chorégraphies à base de nuages en carton, chansons (Résiste, prouve que tu existes, de France Gall, notamment), drapeaux, sourires: on est là face à l’exacte antithèse des blacks blocs. La quarantaine de policiers présents paraissent dès lors bien inutiles. Les contacts entre eux et les manifestants sont d’ailleurs cordiaux, la discussion est fluide, l’atmosphère est détendue.

L'aéroport ne porte pas plainte

A 14h15, à la demande des forces de l’ordre, les bloqueurs décident d’eux-mêmes de lever le camp. Les manifestants n’ont aucune envie d’aller à la confrontation. «Pour nous l’objectif est atteint», explique Robin. Tous acceptent de donner leur identité en partant, la police leur indiquant qu’a priori, aucune suite juridique n’est envisagée - bien qu’elle ne puisse leur garantir qu’ils éviteront une contravention pour manifestation non autorisée; la décision se prendra ailleurs. L’aéroport, lui, a choisi de ne pas porter plainte, levant le spectre d’éventuelles poursuites pénales.

Politiciens montrés du doigt

Demeure l’inquiétude globale des personnes présentes, qui martèlent leur désir de révolution verte. «Nous désobéissons pour provoquer un changement radical», dit une jeune femme. «C’est la première fois que je participe à une action, indique une manifestante d’une cinquantaine d’années. On se dirige vers quelque chose de vraiment traumatique, et rien ne bouge. Les marches pour le climat, ça va un moment, mais les politiciens ne prennent aucune décision.» Manifestement, la «communauté XR», ainsi que les activistes se définissent, ne s’arrêtera pas là. A Genève, ses membres avaient débuté par un détournement d’affiches publicitaires en avril, puis avaient mené un «die in» (action visuelle simulant des décès sur la voie publique) en juin à Cornavin. Ils avaient poursuivi par un «swarming» (un blocage mobile) en septembre. Là, le premier «vrai» blocage a duré deux heures et demi. Cela pourrait bien n’être qu’un hors d’oeuvre.