Genève

13 janvier 2020 21:16; Act: 13.01.2020 21:16 Print

«Préparer un policier à un tir mortel est impossible»

par David Ramseyer - Avant Noël, un agent a dû faire feu sur un suspect. Dans pareil cas, l'auteur du tir est pris en charge par l'unité psy de la police. Sa cheffe raconte.

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Claudia Cadoux, responsable du Service psychosocial de la police cantonale de Genève. (Photo: dr)

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Au matin du 16 décembre dernier, aux Acacias (GE), un policier a ouvert le feu et mortellement blessé un homme armé qui s'était attaqué à sa compagne. Un geste extrême - et rare - qui peut affecter profondément celui qui a pressé la détente. Pour limiter les dégâts, l'intervention du service psychosocial des forces de l'ordre et de sa cellule débriefing est automatique.

Claudia Cadoux, vous êtes la responsable de cette unité. Quels sont les premiers mots que vous adressez à un agent sous le choc?
- On parle peu dans ces instants-là. On est surtout là pour l'écouter.

Votre service le prend immédiatement en charge?
- Oui. Aux Acacias, nous sommes intervenus moins d'une heure après le tir. Il y a trois phases: un premier contact sur le terrain avec le collaborateur; puis dans la foulée, son audition pour établir les faits. Et enfin, avec l'aide de policiers spécialement formés, des rendez-vous pour le débriefer, c'est-à-dire comprendre son ressenti et l'aider à surmonter le choc.

Quand vous arrivez sur place, dans quel état se trouve généralement la personne dont vous devez vous occuper?
- Les réactions sont diverses. Dans les premières minutes, certains n'ont pas envie de parler. Il faut alors les entourer, leur donner un café, les couvrir d'une veste, montrer que nous sommes là pour eux. D'autres, surtout s'ils ont opéré en équipe, ont parfois besoin de se retrouver entre eux et d'échanger. Beaucoup essaient de recoller les pièces du puzzle: «Que s'est-il passé, ai-je bien agi?». Ils pensent à leur famille ou à la victime.
Après un événement traumatisant, nous constatons régulièrement que le policier se réfugie derrière sa carapace. Il se dit: «Je suis en mission, je suis encore en intervention», surtout s'il est en uniforme. C'est ensuite qu'il y a une décompression.

Quel est l’objectif, lors de ce premier contact?
- Il faut que la personne puisse se poser, qu'elle réintègre la normalité. On l'informe aussi des réactions physiques qui peuvent découler de l'état de choc: des tremblements, une envie irrépressible de bouger. On le rassure. Nous préparons aussi avec l'agent le retour auprès de ses proches, comment il va leur annoncer ce qu'il a vécu. On peut d'ailleurs le raccompagner chez lui, pour l'assister dans ces instants.

Et ensuite, plus tard, lors des débriefings qui vont s'effectuer sur deux à trois semaines?
- Nous revenons sur ce qui l'a le plus touché dans les événements et cherchons à connaître ses besoins. En plus des rendez-vous, les débriefeurs restent à disposition 24h/24h et sept jours sur sept.

Vous parlez des besoins de l'agent...
- On lui donne d'abord un repos de quelques heures ou quelques jours, pour éviter qu'il ne soit trop rapidement confronté à une nouvelle situation grave. Puis, s'il souhaite pendant un certain temps occuper une tâche différente dans son service - un poste plus calme, par exemple - nous accédons à sa demande. Un changement de service est parfois possible. Tout se passe en collaboration étroite avec sa hiérarchie. Flexibilité et empathie sont dans ces moments-là des notions essentielles.
Sur le long terme, nous pouvons aussi orienter le collaborateur sur un psychologue à l'externe, s'il en fait la demande.

Ses collègues ont-ils un rôle à jouer dans la reconstruction d'un agent soumis à un événement traumatisant?
-Oui, bien sûr, on les sollicite. On leur demande de nous faire part de leurs observations sur d'éventuels changements de comportement de leur équipier, entre autres. Il y a beaucoup de transparence: les officiers tiennent notamment les membres du service où travaille l'agent au courant des processus en cours.

Il y en a beaucoup qui craquent, qui remettent en question leur avenir dans la police?
- Pas vraiment. Si le cas se présente, nous discutons avec le collaborateur afin qu'il ne prenne pas une décision précipitée dans les trois à six mois, le temps pour lui de digérer; même si l'événement ne pourra sans doute jamais s'oublier.

Mais alors, comment arrive-t-il à continuer?
- Pour un agent qui a dû utiliser son arme, il y a un avant et un après. Mais nous devons l'aider à accepter les faits, à vivre avec, le mieux possible. Ces drames font partie du métier de policier. Un phénomène a aussi souvent été constaté, qui aide les personnes concernées. Avoir vécu pareil traumatisme lors d'une opération en équipe soude ses membres. Cela peut développer un fort esprit de solidarité entre eux; ce sont des frères d'arme qui peuvent compter les uns sur les autres.

Le porte-parole des forces de l'ordre, qui assiste à l'interview, intervient. Silvain Guillaume-Gentil:
- J'ajoute que la solidité mentale des candidats fait partie de nos critères de recrutement. Par ailleurs, nos exercices entraînent aussi à réagir en situation de stress intense. Il y a également des exercices tactiques avec des plastrons qui simulent des assaillants en mouvement (ndlr: des policiers sont équipés de protections et les munitions utilisées sont des balles qui se fragmentent à l'impact).

Claudia Cadoux reprend la parole:
- Mais au final, vraiment préparer quelqu'un à faire face à la mort d'autrui, c'est impossible.