Genève

09 décembre 2019 07:29; Act: 09.12.2019 07:29 Print

Enquêtes qui patinent et malaise chez les policiers

par Jérôme Faas - Deux séries criminelles mal prises en main navrent les syndicats: «On ne sait pas qui fait quoi». La direction de la police répond.

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(Photo: Georges Cabrera)

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Les vols sous la menace à la sortie de l’Usine: irrésolus. Les arrachages de sacs à Perly: longtemps irrésolus. Ces séries qui se sont étirées sur plusieurs semaines ont peiné à être ou ne sont pas élucidées car elles auraient été mal traitées dès leur origine, analyse le syndicat de la police judiciaire (SPJ). Et de mettre en cause la nouvelle (entrée en vigueur depuis 2016 quand même) et honnie Loi sur la police. «Le service PolProx (lire l'encadré), qui paraît toujours à la recherche de ses prérogatives, prend certaines enquêtes sous son aile alors qu’elles sont de la compétence de la police judiciaire», affirment Frédéric Mulmann et Mike Berker, président et vice-président du SPJ.

Inspecteurs noyés sous le «petit judiciaire»

Bref, les hommes de PolProx, issus de feu la gendarmerie, qui ne disposent «ni de la formation, ni des moyens techniques pour mener des enquêtes délicates», se retrouveraient en proie à des dossiers qui les dépassent. Comme, justement, ceux de Perly et de l’Usine. A contrario, déplore vivement Frédéric Mulmann, les inspecteurs de la PJ se retrouvent noyés sous le «petit judiciaire: fermetures de cercueil, infractions à la loi sur l’AVS ou le chômage, suivi judiciaire lors d’événements sportifs, protection lors de sommets internationaux.»

Ainsi, des inspecteurs rompus aux enquêtes n’enquêteraient pas, alors que les policiers affectés à ces affaires manquent des connaissances procédurales et de moyens pour les résoudre. «Il ne s’agit pas du tout de dénigrer les collègues, affirme Mike Berker, juste de reconnaître que la police est composée de plusieurs métiers différents avec des compétences spécifiques.» Et la LPol dans tout ça? En postulant l’interchangeabilité des policiers, «elle induit un manque de cohérence entre les services. Qui fait quoi et quand? Attention, il ne s’agit nullement d’une guerre entre collègues, mais plutôt d’un combat de chefs qui cherchent à justifier l’existence de leurs services.»

L'espoir que les services s'entendent

Président de l’UPCP, le syndicat des policiers (hors inspecteurs), Marc Baudat souscrit en partie à cette analyse. «Ce qui est très clair, c’est qu’avec la nouvelle organisation, on ne sait plus qui fait quoi.» Ce flou est exacerbé, selon lui, par le désir des états-majors des différents services de tirer la couverture à eux «pour légitimer leurs services.» Le lien avec la nouvelle loi? «Aujourd’hui, la commandante ne décide pas. Elle ne se mêle pas d’opérationnel, les services négocient entre eux. Le système repose sur l’espérance qu’ils s’entendent.»

Il observe aussi que les agents uniformés ne disposent pas des moyens pour résoudre des enquêtes d’envergure. «Les inspecteurs de la police judiciaire bénéficient de formations spécifiques et surtout de moyens techniques, notamment informatiques et liés à la téléphonie, auxquels nous n’avons pas accès.» Quant à savoir s’il serait pertinent de mettre la police judiciaire aux trousses des malfrats de Perly et de l’Usine, «c’est à l’état-major de décider», évacue Marc Baudat.

«La population paie les pots cassés»

Aujourd’hui, la PJ se déclare prête à reprendre ces enquêtes. «Bien sûr, si on nous décharge des tâches de petit judiciaire, assure Mike Berker. Si on ramène de la cohérence, on essaie de récupérer ces dossiers, mais pour pouvoir le faire, il faut qu’on arrête de nous assommer avec toutes ces missions.» Car la PJ est en sous-effectif, calcule Frédéric Mulmann: «On devrait être 350, on est 261». La condition fait grincer des dents Marc Baudat. «Bien sûr que certaines tâches sont très ennuyeuses. Mais il faut bien que quelqu’un les fasse.» Reste que l'UPCP comme le SPJ s’accordent sur un point: «Pour l’instant, c’est la population qui paie les pots cassés.»

Interpellations de mineurs à Perly

La direction de la police, quant à elle, réagit par l’intermédiaire de son service de presse. Elle annonce d’une part qu’à Perly, des interpellations ont été effectuées par Police-secours, tant pour les vols à l’arraché que pour les agressions visant des jeunes. Les enquêteurs de PolProx «ont pris contact avec le Tribunal des mineurs pour lier les dossiers». Les procédures idoines sont actuellement diligentées par le Ministère public.

Le cas de l’Usine diffère. Depuis la mi-novembre, les brigandages typiques de cette série ont cessé, sans qu’aucune interpellation ne soit survenue. Par conséquent, une enquête plus approfondie va débuter. Elle a été confiée à la Brigade de répression du banditisme de la police judiciaire.

La difficulté: l'appréciation de la gravité

Sur le fond, la direction assume ses choix. Elle rappelle ainsi que le rôle de la police judiciaire consiste à traiter les affaires complexes, et que les agressions, bien que graves, de Perly ne l’étaient pas. Elle souligne que la LPol ne change rien en la matière, dès lors que la police de proximité «a toujours traité des enquêtes de petite et moyenne criminalité». Ainsi, les enquêteurs de sécurité publique affectés à cette délinquance «ont été instaurés au début des années 2000». En revanche, «ce qui peut poser problème parfois, c’est l’appréciation de la gravité et de la complexité d’une affaire». La LPol, donc, serait hors de cause.

Par ailleurs, le commandement policier reconnaît que la PJ se retrouve ensevelie sous le petit judiciaire. «Cette problématique a été communiquée et une analyse est en train d’être menée» par un groupe de travail conduit par le chef de la police judiciaire. L’objectif est d’optimiser, «s’il y a lieu», la répartition des tâches et l’allocation des ressources, car «l’augmentation des enquêtes judiciaires ne concerne pas que la police judiciaire mais l’ensemble de l’organisation».