Haute-Savoie (F) / Genève

02 avril 2019 22:37; Act: 03.04.2019 09:51 Print

Un emballage recruteur de frontaliers fait scandale

par Jérôme Faas - Une agence de placement suisse drague des mécaniciens français. Le patronat hexagonal tonne.

storybild

L'annonce imprimée sur les sachets à pain (à droite) cible les métiers du décolletage. (Photo: dr)

Sur ce sujet
Une faute?

«Faire carrière en Suisse». Le slogan s'affiche sur un emballage distribué voici quelques jours dans les boulangeries de la vallée de l’Arve, notamment à Cluses et Bonneville. L'agence de placement suisse ValJob en est l’auteur. Il s’adresse ouvertement aux mécaniciens, techniciens et autres décolleteurs nantis de brevets hexagonaux. L’initiative, qu’a initialement relayée «Le Messager», excède la Confédération des petites et moyennes entreprises de Haute-Savoie (CPME), qui crie au pillage de sa main d'oeuvre.

«Même problème que les infirmières»

Une employée de ValJob explique. «Nous procédons ainsi à cause de la pénurie. Vous imaginez bien que s’il y avait du personnel en Suisse, on ne ferait pas une telle annonce.» C'est exact, l'industrie du décolletage, cible de l'annonce, manque en effet de bras des deux côtés de la frontière, confirme André Falcomata, secrétaire général de la CPME. «On cherche du monde dans tous les sens, les carnets de commande sont pleins. Le souci, c'est que les Suisses ne forment pas et profitent des formations françaises. C'est exactement le même problème que celui des infirmières. Mais les gens, au bout d’un moment, vont arrêter de former et délocaliser en Roumanie. Après, on verra qui ira chercher qui.»

Le PDG de ValJob tacle les Français

PDG du groupe BeMore, qui possède ValJob, Bernard Morel assume sa démarche. «Quand les entreprises françaises viennent chez nous faire des soumissions 30% ou 50% moins cher et nous piquent les marchés, je n'appelle pas la presse. C'est le marché libre, un marché dur, de concurrence, et ce n'est pas nous, les Suisses, qui l'avons voulu.» Il note par ailleurs qu'il existe «un véritable décalage de formation entre ce qu'on forme dans nos écoles et les besoins de deux métiers», en France comme en Suisse. Mais «indiscutablement, on a plus de peine, en Suisse, à rendre attractifs les métiers du décolletage».

Les Genevois boudent l'apprentissage

Nicolas Aune, secrétaire général de l’Union industrielle genevoise, admet ainsi qu’avec la pénurie («surtout dans les métiers techniques de niveau CFC et ingénieur»), «la France voisine fait un peu office de réservoir», mais «malgré nous». Il déplore que «Genève, ville universitaire, peine à promouvoir l’apprentissage, qui n’attire que 19% des jeunes*, contre 70% ailleurs en Suisse.»

Pistes de solutions

Il comprend cependant que la démarche de ValJob, «du point de vue de la délicatesse», soit mal perçue. «Le procédé est inélégant», opine Louis Pernat, vice-président de la CPME. «Vu la démographie vieillissante de la Suisse, les 100’000 frontaliers d’aujourd’hui seront 200’000 demain. Est-ce durable? Ne pourrait-on pas réfléchir à des solutions bilatérales équilibrées?» André Falcomata en appelle à «la bonne volonté et au bon sens. Nous pourrions travailler ensemble à un cofinancement des formations.» La piste convainc d'ailleurs Bernard Morel. «Les solutions passent par des accords de formation, des partenariats. En tant qu'entrepreneur, je serais d'accord de mettre la main à la poche.»

*Selon les chiffres du Département de l'instruction publique, en 2017, 19,39% des élèves du secondaire genevois effectuaient une formation professionnelle à plein-temps (en école professionnelle) et 21,83% avaient opté pour une formation duale (en entreprise et à l'école).