Genève

14 février 2019 21:59; Act: 14.02.2019 22:30 Print

«Comment K. pourrait-il vouloir tuer des femmes?»

par Jérôme Faas - La mère d’un jeune Suisse soupçonné de terrorisme au Maroc le pense victime d’un complot. Elle témoigne pour disculper son enfant.

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Les jeunes randonneuses ont été tuées en montagne, dans la région dImlil. (Photo: AFP)

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«Quand il a vu la vidéo, à Genève, que sa femme avait trouvée sur les réseaux sociaux et lui avait envoyée, K. a eu un mouvement de recul. Il m’a dit, très choqué: regarde, maman, regarde ce qui vient de se passer au Maroc! Et le pire, c’est que le mec, je le connais!» La vidéo dont parle Iris*, la maman de K., c’est celle de la décapitation d’une touriste scandinave dans l’Atlas, à Imlil, dans la nuit du 16 au 17 décembre. Son fils a effectivement connu le bourreau, pour son grand malheur, affirme-t-elle. «C’est un coup monté. Tout est faux. Il est incapable de s’associer à une chose pareille.»

K., un Genevois helvético-hispanique de 25 ans, a été arrêté le 29 décembre au Maroc. La justice de ce pays lui reproche d’être un complice des terroristes. Il est notamment soupçonné d’avoir entraîné au maniement des armes certains d’entre eux et d’avoir tenté de recruter des djihadistes en Afrique subsaharienne. Selon le directeur du Bureau central d’investigation judiciaire marocain, Abdelhak Khiame, cité début janvier par la «Tribune de Genève», K. ne serait pas directement lié aux décapitations des jeunes randonneuses scandinaves. En revanche, il appartiendrait à la cellule terroriste partageant l’idéologie de Daech et aurait projeté d’autres actions violentes dans le royaume chérifien. Entendu le 4 février par un juge, K. a tout nié.

Adolescence cataclysmique

Iris reçoit chez elle, un intérieur simple, bien rangé, dans une tour défraîchie de la cité Nouvelle, à Onex. Au mur, plusieurs photos de K., de sa femme et de son fils de 2 ans. Iris veut défendre son garçon, expliquer pourquoi il est impossible qu’il soit radicalisé, et plus encore terroriste. «Une fois, il m’a raconté avoir vu un cheval si maigre, au Maroc, qu’il en a pleuré. Puis il a donné de l’argent au paysan. Comment, si un animal lui fait un tel effet, pourrait-il vouloir tuer des femmes?»

Pour Iris, «tout est faux» dans l’accusation marocaine. Certes, son fils, aujourd’hui à l’AI, charrie un lourd passé. Adolescence cataclysmique, passage à la Clairière, la prison pour mineurs, foyer, incendies volontaires, braquage de station-service, drogue: K. va mal. Mais de là à basculer dans le terrorisme, ça non. D’abord, «K. est un enfant, il a peur du sang». Surtout, il serait parfaitement transparent avec sa mère. «Jamais je n’ai vu en lui un geste violent. Il s’est toujours ouvert à moi. Ado, il m’a toujours tout dit: maman, j’ai fait une bêtise, j’ai commencé à prendre de la coke.»

«Un radical, il ne fume pas de joints»

K. n’est donc pas un saint, mais il n’a rien d’un extrémiste, martèle cette femme maigre, tatouée, marquée par la vie mais n’ayant pas renoncé à séduire. «Il y a deux ans, on était en Espagne, on est allés à la plage, on a dansé, bu de l’alcool. C’était excellent.» Encore dernièrement, dit-elle, elle l’a vu boire du vin rouge avec sa grand-mère. «Et un radical, il ne fume pas de joints.» Or, K. en consommerait une quinzaine par jour. «Pour cette simple raison, il serait incapable de préparer des actes terroristes importants. Son cerveau ne le lui permettrait pas, son psychiatre l’a attesté.»

Reste son rapport à l’Islam. K. s’est bien converti à la mosquée du Petit-Saconnex, dès 2011, affirme sa mère. Il y a rencontré des gens peu recommandables - «Je sais qu’il y en a plein de la mosquée qui sont partis en Syrie». Mais il s’y est aussi apaisé. «Le Seigneur, il a changé la religion de mon gamin. Il est devenu gentil, respectueux.» Là-bas, certains lui «lavaient la tête. Il est très influençable». Mais, à en croire Iris, il a toujours écouté sa mère ou son épouse lorsqu’elles lui ont dit de se détourner de tel ou tel homme.

En quête d'épouse

Le départ au Maroc survient en 2015. «Il est parti en vacances, avec son sac à dos. Il m’a dit: maman, je veux trouver une femme vierge. Sur place, il a égaré son portable. Une femme le lui a retrouvé. Il lui a demandé si elle avait une fille à marier. C’était le cas.» Ils sont toujours en couple à ce jour et ont un enfant de 2 ans. «Elle n’était pas voilée quand elle a connu mon fils. C’est lui qui lui a demandé de porter le voile, mais sans obligation. Elle a accepté», raconte Iris. Elle paraît proche de cette jeune femme, avec qui elle entretient des contacts réguliers.

En présence du tueur présumé

Mais que fait donc K. en prison? Il s’agirait d’un terrible malentendu, explique en substance Iris, qui n’a pas pu discuter directement avec son fils depuis son arrestation. Il fréquentait le tueur présumé. Il le voyait au café, le trouvait sympathique. Un jour, il l’aurait invité à faire un paintball, son hobby. Il serait venu avec deux inconnus, également impliqués, aujourd’hui, dans l’assassinat des deux touristes. «K. ne les connaissait pas et ne les comprenaient pas car ils parlaient arabe. L’un de ses amis proches, un Camerounais, a saisi leur conversation. Il a dit à mon fils de tout de suite arrêter de les voir. C’était en été 2017. Il a alors dit à sa femme: «Je vais arrêter de descendre au bistrot, ils parlent arabe et je ne comprends rien.»

«Ils ont désigné mon fils»

La dénonciation trouverait sa source dans cette rupture, imagine Iris. «K. a coupé les ponts et ils ont dit: «On va te niquer.» Ils l’ont désigné, ils l’ont mis dans la merde. Il risque 30 ans de prison. J’ai peur, je suis terrorisée. Mon fils est en train de vivre l’enfer, peut-être qu’il finira à l’hôpital psychiatrique à cause de ça. S’il sort, de toute manière, il ne pourra plus rester au Maroc. Sa femme a peur des représailles.» Initialement, le couple devait revenir à Genève en avril, avec leur petit. «Ils y ont d’ailleurs toujours habité. Ils partageaient leur temps entre mon appartement et le Maroc.»

*Prénom d'emprunt