Du caddie au reportage

06 décembre 2008 15:39; Act: 06.12.2008 15:51 Print

Le «Bild» recrute... au supermarché

Le journal à plus forte distribution d'Allemagne cherche à étoffer ses pages sans embaucher de journalistes.

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Il vient de passer un partenariat avec Lidl, chaîne de supermarchés hard-discount, pour vendre un appareil photo numérique bon marché, avec comme objectif de recruter des légions de «citoyens-photographes» susceptibles de lui rapporter des images.

«Nous ne pouvons pas tout couvrir», plaide Michael Paustian, un des responsables du tabloïd qui diffuse à 3,3 millions d'exemplaires. «Nous considérons que c'est une avancée pour le journalisme».

Le «Bild», quotidien grand public à tendance sensationnaliste, est célèbre pour ses scoops politiques mais aussi ses Unes et infos sur des animaux, des célébrités et des jolies filles déshabillées.

Le petit appareil numérique muni d'une carte mémoire de deux gigaoctets prend des photos et des vidéos, le tout pour 69,99 euros. Il est équipé d'un port USB et d'un logiciel qui permet aux «lecteurs-reporters» de télécharger du contenu, arrivant directement chez les éditeurs de «Bild» qui seront spécifiquement chargés d'évaluer ce matériel, pour publication dans les éditions papier ou sur le site web du quotidien.

Les vidéos prises avec cette «Bild-Lidl caméra» pourront en outre être directement transférées sur le site de partage YouTube.

Pour le porte-parole du «Bild» Tobias Froehlich, «ce n'est pas une question d'exclusivité»: il s'agit d'inciter les propriétaires de ces appareils photo à rechercher la plus vaste audience possible pour leur travail.

Cette initiative du premier des journaux allemands s'inscrit dans la tendance actuelle, qui voit les médias traditionnels, assoiffés de contenu gratuit et bataillant contre la migration des lecteurs et annonceurs vers Internet, chercher à transformer des lecteurs de plus en plus interactifs en fournisseurs d'informations/images.

Ces nouveaux appareils photo permettront au «Bild» de rationnaliser et d'étendre un programme qui existe déjà, amenant chaque jour dans l'escarcelle du journal des milliers de photos, via courriels ou textos, explique Froehlich: depuis 2006, le journal a publié 9.000 de ces images.

Le porte-parole n'exclut pas que les meilleures des ces photos soient payées à leurs auteurs, ni d'organiser des concours de la meilleure image, ou de la meilleure vidéo... Tout cela sera affiné, en fonction du succès de la «Bild-Lidl», mise en vente la première semaine de décembre. «Il y aura sans doute quelque chose, mais il n'y a pas de décision officielle pour l'instant», ajoute Froehlich.

En demandant à son public de devenir fournisseur d'infos, le «Bild» suit la tendance qui a donné naissance à des plateformes de médias indépendants depuis la généralisation d'Internet. L'un des pionniers fut OhmyNews, site Web fondé en Corée du Sud en 2000 et entièrement constitué de reportages/commentaires des usagers.

Depuis, bloggeurs, journalistes-citoyens, sites de nouvelles hyper-locales ou communautaires ont fait leur trou dans les espaces laissés vacants par une presse traditionnelle en perte de vitesse, de troupes et de pagination. Et l'influence des internautes est croissante sur une information autrefois dominée par la télévision et les journaux-papier.

Lors des trois jours d'attaque terroriste et de chaos vécus par Mumbai (ex-Bombay) en Inde, les bloggeurs et membres de réseaux sociaux comme Twitter fournissaient de l'info, grillant parfois même les médias traditionnels.

Mais certaines organisations et défenseurs de la liberté d'informer s'inquiètent, craignant que la nouvelle expérience lancée par «Bild» ne fasse baisser le niveau en interférant avec le journalisme professionnel.

Eva Werner, porte-parole de l'Association des journalistes allemands craint que les photographes amateurs de «Bild» ne viennent perturber le travail de leurs collègues professionnels, en traquant les célébrités ou en dérangeant la police sur les lieux d'accidents. «Plus des images de non-professionnels sont mises sur le marché malgré l'existence d'images professionnelles, plus le journalisme de qualité est menacé», a-t-elle jugé.

Ce contre quoi s'insurge Paustian: «Nous ne sommes pas YouTube», riposte-t-il. «Chaque contribution sera visionnée, examinée et évaluée journalistiquement», se défend-il.

http://www.nowpublic.com/

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(ap)