Violences conjugales

19 octobre 2019 18:19; Act: 20.10.2019 09:17 Print

«A moins que quelqu'un ne meure, personne ne parle»

La dépénalisation des violences domestiques, approuvée par le président Vladimir Poutine en 2017, a condamné de nombreuses victimes à vivre dans la peur en Russie. Témoignages

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Une jeune femme victime de violences conjugales, le 3 février 2017 dans la cuisine de sa maison, à Moscou. (Photo: AFP - KIRILL KUDRYAVTSEV)

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Un soir de 2014, le compagnon de Natalia Tounikova la pousse sur leur balcon à Moscou et commence à la battre. Craignant pour sa vie, elle saisit «le premier objet venu», un couteau, et se défend. Cette nuit-là, c’est elle qui sera emprisonnée, sous le coup d'une accusation de coups et blessures volontaires pour avoir poignardé son petit ami. Par la suite, un tribunal de Moscou jugera qu'elle n'agissait pas en état de légitime défense, la condamnant à une peine de prison avec sursis.

Un père assassiné par ses filles ouvre le débat

Aujourd'hui âgée de 47 ans, Natalia raconte qu'à l'époque elle était régulièrement victime de violences conjugales. Son histoire n'en est qu'une parmi tant d'autres en Russie. Et plus encore depuis 2017, lorsque les violences domestiques ont été décriminalisées par le président Vladimir Poutine, à contre-courant de l'essor des mouvements féministes et de la mobilisation #Metoo ailleurs dans le monde.

Mais cet été, l'assassinat d'un père par ses trois filles adolescentes, après des années d'abus sexuels et de sévices physiques, a ouvert un débat, donnant même lieu à des manifestations et à des appels à lutter contre ce fléau sociétal.

Aujourd'hui militante pour un durcissement des lois, Natalia Tounikova explique à l'AFP que l'ensemble du système a failli. Même lorsque son ancien concubin appelait une ambulance après l'avoir battue, «les infirmiers l'engueulaient mais n'appelaient jamais la police».

Rappel à l’ordre de la Cour européenne des droits de l'Homme

Un pas a été franchi sur le plan judiciaire en juillet lorsque la Cour européenne des droits de l'Homme a ordonné à la Russie de verser des compensations à une femme contrainte de fuir son pays pour échapper à son ancien conjoint violent. Celui-ci n'avait jamais été inquiété par la justice russe.
La Cour a aussi statué que la législation russe ne permettait pas une protection adéquate des victimes.

«Les agresseurs sentent qu’ils disposent d’une impunité»

Mais le chemin à parcourir est long. Katia, qui préfère taire son nom de famille, raconte ainsi avoir déposé plainte contre son ex-partenaire pour l'avoir battue et abusé sexuellement de leur enfant en bas âge.
Après un an passé en détention provisoire, il a finalement été relâché faute de preuves. «Les agresseurs sentent qu'ils disposent d'une impunité», résume la quadragénaire.
Son conjoint avait commencé à la frapper lorsque leur enfant n'avait que deux semaines, puis a pris le contrôle de ses comptes sur les réseaux sociaux. Mais les policiers n'ont pris ses plaintes au sérieux qu'après un abus sexuel sur leur fils.
«A moins que quelqu'un ne soit tué, (les autorités) ne veulent pas en entendre parler», regrette Katia.
La législation de début 2018 prévoit en effet que les violences commises au sein du cercle familial sont passibles d'amendes, sauf en cas de violences graves ou répétées. Jusqu'alors, deux ans de prison étaient encourus.

Une situation inquiétante

L'étendue du phénomène est pourtant énorme, à en croire un sondage du centre indépendant Levada, 31% des Russes font état d'abus physiques au sein de leur famille ou celle de proches.

(lhu/afp)