Arabie saoudite

26 juin 2018 12:42; Act: 27.06.2018 06:44 Print

«Regarde, une femme au volant!»

Les Saoudiennes doivent déjà faire face au sexisme des hommes peu après avoir obtenu le droit de conduire dans la monarchie.

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(Photo: AFP/Archives/Photo d'illustration)

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Longtemps reléguées à l'arrière, les Saoudiennes ont pris cette semaine le volant lors d'un rite de passage longtemps attendu, mais un obstacle se dresse désormais sur leur route: le sexisme des hommes.

Ces dernières 48 heures, des vidéos montrant des femmes au volant et des hommes sur le siège passager ont inondé les réseaux sociaux. Un renversement des rôles inimaginable dans le royaume ultraconservateur jusqu'à la publication en septembre dernier d'un décret royal prévoyant la levée de l'interdiction faite aux femmes de conduire.

Dans un pays qui impose la ségrégation des sexes, cette mini-révolution a suscité joie et incrédulité dimanche, lesquelles pouvaient se lire sur les visages. La levée de l'interdiction a largement été applaudie par les jeunes saoudiens, et aucun incident lié à du harcèlement n'a été publiquement rapporté ces deux derniers jours.

Mais les mentalités ne changeront pas en un jour: les «Regarde, une femme au volant!», ont parfois ironisé des habitants de Ryad au passage d'un véhicule conduit par une femme dimanche. Et de nombreuses femmes se méfient du sexisme ambiant et d'éventuelles agressions de conducteurs hommes malgré les mises en garde des autorités.

«Je conseille aux hommes de rester chez eux pour ne pas être tués par les femmes conductrices», a lancé un utilisateur saoudien sur Twitter, déclenchant une vague de commentaires approbateurs prédisant une hausse des accidents avec l'arrivée des femmes sur les routes.

Certains internautes ont conseillé aux femmes de ne pas se maquiller en conduisant, quand d'autres prédisaient l'apparition de voitures roses et de parking leur étant réservé. Dans la même veine, les médias locaux ont diffusé des images de l'inauguration d'une cellule flambant neuve pour les futures contrevenantes au code de la route.

«Les réseaux sociaux ont été envahis de messages ridiculisant les femmes et sous-estimant leur capacité à conduire», a déploré la chroniqueuse Wafa al-Rachid dans le quotidien Okaz. «Nous allons conduire et nous conduirons mieux que vous les hommes», a-t-elle ajouté.

«Roméos de la route»

Pour l'heure, la majorité des conductrices sont des Saoudiennes ayant échangé des permis étrangers contre des licences du royaume. Quelque 120'000 femmes au total ont fait des demandes de permis, selon le ministère de l'Intérieur.

Mais la crainte d'être harcelées est tellement répandue que de nombreuses femmes hésitent encore, préférant sonder les réactions d'une société déchirée entre un profond conservatisme et un désir de changement.

«Plusieurs hommes s'inquiètent de voir leurs proches femmes au volant harcelées, suivies, pourchassées ou même filmées par des hommes en voiture», dit à l'AFP Abdoul al-Lily, auteur d'un ouvrage sur la culture saoudienne («The Bro code of Saudi Culture»).

Une Saoudienne interrogée par l'AFP a reconnu avoir remis à plus tard la conduite d'une voiture par peur des «Roméos de la route» qui rentreraient délibérément dans son véhicule dans l'espoir d'engager une discussion.

Mais pour beaucoup de femmes, la réelle opposition se trouve à la maison, où leur famille ont entendu pendant des décennies les conservateurs répéter que laisser les femmes conduire reviendrait à promouvoir la mixité et la promiscuité entre sexes différents.

«Ma mère, tu ne vas pas conduire. Ma soeur, tu ne vas pas conduire. Ma future femme, tu ne vas pas conduire», prévient un internaute sur Twitter, utilisant le hashtag #ElleNeConduiraPas.

Pour les organisations de défense des droits de l'Homme, le droit de conduire n'est que poudre aux yeux s'il n'est pas accompagné de la fin du système de tutelle masculine imposé aux Saoudiennes. Ces dernières doivent encore obtenir la permission d'un homme de leur famille pour leurs études ou leurs voyages.

«Nouvelle normalité»

D'après les autorités, les Saoudiennes n'auront pas besoin de l'autorisation d'un tuteur pour faire une demande de permis de conduire. Et le gouvernement a récemment pris des mesures contre les abus masculins en punissant le harcèlement sexuel de cinq ans d'emprisonnement et d'une amende de 300'000 rials (69.000 euros).

La nouvelle loi est intervenue après que les autorités ont arrêté en octobre un homme ayant menacé de réagir violemment contre toute femme au volant dont la voiture tomberait en panne.

«Même les plus conservateurs vont devoir s'adapter et, avec le temps, les femmes au volant deviendront la nouvelle normalité», estime Hesham Alghannam, un chercheur saoudien à l'université de Exter en Grande-Bretagne.

A ce titre, la réforme semble déjà bénéficier d'un solide socle de soutien dans la population, de nombreux hommes ayant exprimé leur soulagement du fait que les femmes de leur famille n'auraient plus à dépendre d'un chauffeur étranger, ce qui supposait en outre des dépenses supplémentaires.

«Ne laissez personne vous distraire de ce moment, que ce soit un homme ridiculisant votre capacité à conduire ou toute autre personne», dit en s'adressant aux femmes un Saoudien de Ryad, Ahmad al-Chathri. «Ce moment est le vôtre, et aucune autre opinion importe que la vôtre».

(nxp/afp)