Afghanistan

28 juillet 2014 07:02; Act: 28.07.2014 07:07 Print

Aide US: un gaspillage à «coups de milliards»

Des vedettes pour un pays sans accès à la mer, des plants de soja là où règnent le blé et le riz: des 103 milliards de dollars alloués à l'Afghanistan par Washington pour sa reconstruction, une bonne partie a été dépensée en pure perte.

Une faute?

Ou pour le dire comme l'inspecteur général spécial pour la reconstruction de l'Afghanistan , John Sopko: d'ici la fin de l'année, les Etats-Unis auront plus dépensé depuis 2001 «pour la reconstruction de l'Afghanistan que dans le cadre du Plan Marshall» de reconstruction de l'Europe après la Deuxième Guerre mondiale.

Depuis deux ans, M. Sopko et son équipe de 200 personnes n'hésitent pas à recadrer les agences américaines qu'ils soupçonnent de jeter l'argent du contribuable par les fenêtres. Ils apportent aussi un éclairage crû sur la corruption des élites afghanes et des responsables américains.

«Une bonne partie de cet argent a été dépensé sagement, une autre pas du tout. Des milliards de dollars ont été gaspillés», soupire M. Sopko lors d'un entretien accordé à l'AFP. «Nous avons construit des écoles qui se sont écroulées, des cliniques sans médecins, des routes qui partent en morceaux. C'est énorme», ajoute-t-il.

«Nous avons dépensé trop en trop peu de temps, dans un pays trop petit avec trop peu de contrôles», résume-t-il. Les 34,4 millions de dollars versés à un projet de culture de soja sont symptomatiques de l'attitude américaine qui frise l'autoritarisme en décrétant «savoir mieux que les Afghans ce qui est bon pour eux».

«On a eu une idée lumineuse, mais on n'en a pas touché un mot aux Afghans. Les Afghans ne cultivent pas (le soja), ils ne l'aiment pas, ils ne le mangent pas et il n'existe aucun marché», raconte M. Sopko.

Pas couper les vivres

Sa crainte actuelle est qu'après le retrait complet des troupes internationales fin 2016, la comptabilité des fonds américains versés pour la reconstruction de ce pays ravagé par des décennies de guerre soit encore moins bien tenue qu'aujourd'hui. Quelque 20 milliards de dollars doivent encore être déboursés, soit entre 6 à 8 milliards de dollars par an.

Pour autant, John Sopko n'est pas partisan de couper les vivres à l'Afghanistan. «Si on arrête la reconstruction tout d'un coup, les ennuis risquent de pleuvoir. Les Afghans ne peuvent pas se permettre de financer le mode de gouvernement que nous leur avons fourni», insiste-t-il. «Pour l'instant, ils ne peuvent pas financer leur police, leur armée, leurs hôpitaux, leurs routes, les salaires.»

Motif de préoccupation supplémentaire: au fur et à mesure qu'avance le retrait des troupes américaines, les 40 membres du Sigar basés en Afghanistan vont devoir plier bagage. Il n'est pas question de les laisser sans protection dans un pays qui se débat toujours avec les insurgés talibans.

Malgré cela, John Sopko est surpris du peu d'empressement des agences américaines à mettre en place des mécanismes de contrôle des dépenses. Mais il a bon espoir que le nouveau gouvernement qui doit émerger de l'élection présidentielle, dont les résultats font actuellement l'objet d'un audit, s'engage résolument contre la corruption et le trafic d'opium.

Un ennemi

Car la lutte américaine contre les stupéfiants en Afghanistan «a été un échec». Depuis l'invasion de 2001, «le nombre d'hectares cultivés a augmenté, la production d'opium a augmenté, les volumes exportés ont augmenté. Le nombre d'usagers a augmenté», prévient-il. «C'est un cancer qui ronge l'Afghanistan. Dans de très nombreux domaines, le gouvernement fait face à un rival; ce ne sont pas les insurgés, ce sont les narcotrafiquants.»

Les experts estiment même que 90% de la production mondiale d'opium provient d'Afghanistan.

John Sopko défend son zèle en expliquant qu'il n'est pas là pour «faire la claque» et encourager béatement les programmes d'aide américain. Il dit protéger tout autant l'argent du contribuable américain que le peuple afghan. «Les Afghans savent bien comment l'argent est dépensé ou pas. C'est cela la vraie honte. Les gens qui souffrent sont ceux que nous sommes censés aider», souffle-t-il.

(ats)