Guerre du gaz

16 janvier 2009 19:30; Act: 16.01.2009 20:11 Print

Des millions d'Européens privés de chauffage --par William Kole et Dusan Stojanovic--

«Je ne peux pas rester à la maison à grelotter», explique Marija Jovanovic, Belgradoise de 70 ans, qui préfère marcher dans la rue malgré des températures glaciales pour «se réchauffer».

Une faute?

Comme elle, de nombreux habitants d'Europe centrale et orientale sont affectés par la guerre du gaz entre la Russie et l'Ukraine, qui provoque des pénuries de chauffage dans plusieurs pays.

Stefan Markovic peste contre les Russes et les Ukrainiens à cause de l'air vicié des rues de Belgrade. «Satanés soviétiques», lance-t-il. «Ils nous ont détruit avec leur communisme et maintenant ils créent de nouveaux problèmes. Ils ont même empoisonné l'air que nous respirons.»

Un épais nuage de pollution recouvre effectivement la capitale de la Serbie ainsi que Budapest. Faute de gaz, les habitants et les entreprises se sont mis à brûler fioul, bois et charbon, bref, tout ce qui peut les aider à se prémunir contre les rigueurs de l'hiver.

Le conflit sur le prix du gaz entre la Russie et l'Ukraine a entraîné le 7 janvier l'arrêt des approvisionnements vers l'Europe. Les conséquences sont déjà sérieuses pour plusieurs pays de l'est et du centre du continent: au moins une dizaine de décès confirmés, des centaines d'usines à l'arrêt et des millions de personnes privées de chauffage.

La Serbie est apparue comme un improbable sauveur en Bosnie voisine avec qui elle a partagé une partie de ses maigres réserves de gaz. Ironie du sort, Sarajevo avait souffert du froid durant la guerre en Bosnie (1992-95) alors que les force bosno-serbes faisaient le siège de la ville, la privant d'eau, de gaz et d'électricité.

Il y a une semaine, le président serbe Boris Tadic, un natif de Sarajevo, est intervenu personnellement pour organiser cette livraison d'urgence. Mais ce cadeau ne s'est pas fait sans problème.

Les autorités ont averti qu'il pourrait y avoir des explosions si les chauffages n'étaient pas rallumés correctement en Bosnie. Dans les heures qui ont suivi, une déflagration a blessé cinq membres d'une même famille à Sarajevo. Rabija Ljutovic, 72 ans, n'a pas voulu prendre de risques. «J'ai appelé la compagnie du gaz et je vais attendre que leur équipe vienne allumer (le chauffage)», a-t-elle expliqué.

La crise du gaz a frappé des entreprises qui souffraient déjà du ralentissement économique mondial. A Zagreb, en Croatie, l'usine Munja, qui fabrique des piles est par exemple déserte. Les machines ont été arrêtées en début de semaine, les autorités ayant décidé de couper le gaz pour l'industrie afin d'assurer un minimum de chauffage dans les logements et les écoles. «Les employés sont à la maison», souligne Ivan Miloloza, dont l'usine, contrainte à l'inactivité, perd deux millions de kunas (280.000 euros) par jour.

La Bulgarie, pays le plus pauvre de l'Union européenne, est également touchée. Des manifestants ont protesté à deux reprises cette semaine devant la Parlement à Sofia, des heurts avec les forces de l'ordre faisant plusieurs dizaines de blessés.

«Je veux que ce gouvernement démissionne car il ne peut garantir mes besoins fondamentaux: un salaire normal, un logement chauffé et la sécurité pour ma famille», a expliqué Ivan Nenov, un électricien de 56 ans.

En Moldavie, la région séparatiste pro-russe de Transnistrie n'a pas été épargnée. De longues files d'attente ont été observées devant les boulangeries et les maisons ne sont plus chauffées contraignant leurs habitants à vivre emmitouflés dans d'épais vêtements.

Le pain a commencé à manquer faute de gaz pour chauffer les fours. Les habitants se sont alors rués sur les boulangeries pour faire des provisions, achetant cinq ou six pains d'un coup.

Le chauffage a fait un timide retour dans les foyers, mais Elena Gromova, 27 ans, n'est pas près d'oublier les problèmes causés par la coupure de gaz, qui s'ajoutent à des conditions de vie déjà difficiles. «On gèle de froid», soupire Mme Gromova, qui vit à Tiraspol, «capitale» de la Transnistrie. «Personne n'envoie ses enfants à la maternelle» de crainte qu'il n'aient trop froid.

En Serbie, les autorités ont averti qu'une partie du pays pourrait se retrouver privée totalement de chauffage d'ici le 24 janvier si les livraisons ne redémarrent pas. Même s'il vitupère contre les «Soviétiques», M. Markovic, le Belgradois, un ingénieur au chômage de 31 ans, estime que le gouvernement est en partie responsable de la situation pour n'avoir pas fait de réserves de gaz et s'être lié trop étroitement à la Russie.

(ap)