Etats-Unis

26 juillet 2018 09:23; Act: 26.07.2018 10:18 Print

Disparitions et meurtres d'Amérindiennes

Plus de 2750 disparitions d'Amérindiennes ont été enregistrées par la police fédérale américaine en 2018. Un chiffre qui s'ajoute aux 5700 cas de l'an dernier.

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Manifestation du 21 juillet: Loxie Loring se mobilise pour se commémorer la disparition de sa fille, Ashley Loring, il y a plus d'un an dans la réserve des Blackfeet. (Photo: Yellowstone Public Radio)

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Ashley Loring «est toujours portée disparue depuis juin 2017», rappelle une page Facebook dédiée à l'étudiante de 21 ans, originaire de la tribu Blackfeet dans l'Etat américain du Montana.

Ieesha Nightpipe, une Rosebud Sioux de Parker, en Arizona, manque elle aussi à l'appel depuis 18 mois. Elle était toxicomane, avait fait de mauvaises rencontres. Sa soeur Toni craint le pire. Carolyn DeFord, de son côté, cherche sa mère Leona Kinsey depuis plus de 18 ans. «Elle est allée faire des courses et n'est jamais revenue».

Ces jeunes femmes font partie des milliers d'Amérindiennes, qui, chaque année, disparaissent aux Etats-Unis. L'an dernier, près de 5700 cas de disparitions d'Amérindiennes ont été enregistrés par la police fédérale américaine. Cette année, déjà plus de 2750 nouvelles affaires ont été signalées.

Le problème est tel que le Sénat des Etats-Unis a créé une journée de sensibilisation nationale sur les Amérindiennes disparues et tuées (MMIW) le 5 mai, en mémoire d'Hanna Harris, une Cheyenne disparue en 2013, retrouvée morte après avoir été violée.

Sentiment d'impunité

Le sort de Savanna Lafontaine, membre de 21 ans de la tribu de Spirit Lake, disparue il y a un an dans le Dakota du Nord, alors qu'elle était enceinte de 8 mois et qui a été retrouvée éventrée, a donné lieu à une proposition de loi fédérale pour améliorer la collecte de données et les protocoles d'enquêtes.

Un film, «Wind River», sorti l'an dernier, et les oeuvres de nombreux artistes tentent également d'attirer l'attention sur le problème. Les disparues sont «très rarement retrouvées vivantes. Certaines ne sont pas retrouvées du tout. C'est la plupart du temps des homicides. Il y a aussi des cas de trafic sexuel», énonce Annita Lucchesi, chercheuse en études culturelles qui a lancé un projet de cartographie de ces cas.

Cette Amérindienne, elle-même victime d'une agression sexuelle, a réalisé en faisant son doctorat «qu'il n'y avait pas de chiffres sur lesquels tout le monde était d'accord». Elle s'est donné pour mission de collecter le plus de données, explique-t-elle à l'AFP.

Manque de confiance

Les militantes estiment que les statistiques sous-estiment la réalité, car tous les cas sont loin d'être rapportés à la police, notamment en raison d'un manque de confiance envers les autorités. «Cela remonte à notre traumatisme historique, quand (les colons européens) tuaient notre peuple pendant le 'Removal Act'» ou loi sur les déportations, des marches forcées pendant lesquelles des milliers d'Amérindiens ont perdu la vie. Ont suivi des internements, placements d'enfants en pensionnats avec interdiction de parler leur langue.

«Nous portons ce traumatisme dans notre ADN», insiste Carolyn DeFord. «Nous avons des taux de violence conjugale, de SDF, d'assuétudes» plus élevés que pour les autres groupes ethniques. Quatre Amérindiennes sur cinq ont subi des brutalités dans leur vie, soit plus de 1,5 million de femmes, d'après une étude de 2010 publiée par l'institut national pour la justice (NIJ).

Plus d'une sur trois a été violée, deux fois plus que les Américaines blanches. Dans certaines réserves, les femmes sont victimes de meurtres à des taux dix fois plus élevés que la moyenne nationale. Dans la majorité des cas, c'est leur compagnon qui est à l'origine des violences.

«Je pleure tous les jours»

Les polices tribales manquent de formation et de moyens pour couvrir des zones très vastes, parfois reculées. Kimberly Loring, la soeur d'Ashley, fait valoir qu'il y a «18 agents de police pour plus de 6000 kilomètres carrés» dans la réserve des Blackfeet. Les forces de l'ordre mettent souvent trop de temps à intervenir, abonde John Anderson, procureur du Nouveau-Mexique, interrogé par l'AFP.

Autre facteur: les polices tribales n'ont pas autorité pour poursuivre les non-Amérindiens, même pour des agressions commises sur leurs terres. La police fédérale délaisse beaucoup de cas et quand elle prend en charge un dossier, des mois ont parfois été perdus. D'autant que, parfois pauvres ou toxicomanes, comme Leona ou Ieesha, certaines disparues ne représentent pas des victimes jugées «crédibles» par les autorités pour bénéficier d'un avis de disparition, déplore Carolyn DeFord.

Tout cela donne «un sentiment d'impunité aux agresseurs», constate Mallory Black, de l'association Strongheart Native Helpline. Chaque nouvelle disparition, chaque nouveau meurtre ravive la douleur des proches: «Je pleure tous les jours. Je prie Dieu. Je pense à Ieesha. J'ai peur pour mes propres filles», confie Toni.

(nxp/ats)