Police

05 avril 2019 08:59; Act: 05.04.2019 12:13 Print

Interpol accusé de traquer les dissidents

L'organisation internationale de police criminelle revoit ses fameuses «notices rouges», après de vives critiques.

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Interpol est accusé par certains États de traquer les dissidents. (Photo: AFP/archive/photo d'illustration)

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Accusé d'être instrumentalisé par certains États pour traquer leurs opposants, Interpol a revu ses procédures d'émission des fameuses «notices rouges». L'organisation internationale de police criminelle n'est toutefois pas parvenue à mettre totalement à l'abri des dissidents, parfois pourchassés jusque dans leur pays d'asile.

Ces avis de recherche permettent d'informer les 194 États membres d'Interpol qu'un mandat d'arrêt a été émis par la justice d'un pays à l'encontre de suspects.

Ainsi, sur la foi d'une telle notice émise par l'organisation à la demande du Caire, Sayed Abdellatif qui, persécuté et victime de tortures en Égypte, a quitté son pays et demandé asile à l'Australie en 2012, est resté détenu cinq ans dans un camp de réfugiés australien, avant que l'avis de recherche ne soit levé.

Ce cas est l'un des nombreux mis en lumière par l'ONG londonienne Fair Trials, qui maintient Interpol dans son viseur et alerte les journalistes et défenseurs des droits de l'homme, lorsque des opposants sont inquiétés ou arrêtés après l'émission peu précautionneuse de «notices rouges».

Chine, Russie, Turquie, Egypte

Parmi eux, figurent Dolun Isa, un leader ouïghour naturalisé allemand, longtemps tourmenté par une notice émise à la demande de la Chine, et l'auteur germano-turc Dogan Akhanli, bloqué plusieurs mois en Espagne en 2017 à la suite d'une demande d'extradition turque relayée par Interpol.

Parmi les plus de 13 000 émis chaque année, Fair Trials ne peut préciser le nombre des avis de recherche jugés motivés par des considérations «politiques» ou «abusifs».

Mais un de ses directeurs, Alex Mik, explique à l'AFP que «des exemples ont été observés du côté de l'Égypte, de l'Azerbaïdjan, des Émirats arabes unis, du Venezuela, de l'Iran, d'Indonésie, de Bahreïn, en plus de la Russie, de la Chine et de la Turquie».

L'action des avocats du Bolivien Mauricio Ochoa Urioste, réfugié en Uruguay et condamné à neuf ans de prison pour association de malfaiteurs dans son pays, a ouvert la voie à une remise en cause au sein d'Interpol.

Réforme «politique des réfugiés»

Dès la fin de 2014, son nouveau secrétaire général, l'Allemand Jürgen Stock, a mis en oeuvre une réforme baptisée «politique des réfugiés» instaurant de nouveaux contrôles.

Interpol a ensuite revu le fonctionnement de la commission de contrôle des dossiers (CCF) qui filtre les «notices rouges» et, depuis 2017, ceux qui les contestent ont accès à un système plus transparent. Cependant, des réfugiés continuent de faire les frais des avis diffusés par Interpol.

Le cas récent et emblématique du footballeur de Bahreïn Hakeem Ali Al-Araibi, réfugié en Australie mais détenu 70 jours en Thaïlande de la fin de novembre 2018 à février 2019, sur la base d'un mandat d'arrêt de son pays d'origine relayé par Interpol, a marqué les esprits.

L'incident tombait mal pour l'organisation de coopération policière, peu après une polémique née de la candidature – rejetée – du Russe Alexandre Prokoptchouk au poste de président, qui avait éveillé les soupçons sur les intentions du Kremlin.

Interpol venait alors de faire face à la rocambolesque démission, en octobre 2018, de son président chinois Meng Hongwei, arrêté pour corruption dans son pays.

Contrôle difficile

«Il reste encore beaucoup à faire pour s'assurer qu'Interpol mette son système en conformité avec les droits de l'homme», assure M. Mik. Il appelle à une «meilleure collecte des données» et à des moyens accrus pour surveiller «l'efficacité des réformes».

Interrogé par l'AFP, le secrétaire général d'Interpol précise que «les contrôles des notices et leur diffusion dépendent de l'information disponible au moment de la demande. Si de nouvelles informations pertinentes apparaissent, le cas est réexaminé.»

Pour Alain Bauer, professeur de criminologie au conservatoire national des arts et métiers (CNAM), la problématique est quasiment insoluble, sauf à «nuire fondamentalement à ce pour quoi la machine est faite. Interpol n'est qu'un organe de transmission de l'information [...]. Et il y a aussi de vrais criminels dans les dictatures...»

(nxp/ats)