Climat

13 décembre 2017 10:57; Act: 13.12.2017 14:39 Print

La mer «vengeresse» dévore l'Albanie

La côte albanaise est menacée par une forte érosion. Un tribut que le pays paie à cause du changement climatique et d'un urbanisme sauvage. Témoignages.

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«D'abord discret, le phénomène a pris de fortes proportions ces dernières années. La mer s'est mise à avaler la côte. Elle se venge de l'homme qui a détruit la nature», dit Sherif Lushaj, spécialiste des questions d'environnement à l'Université Polis de Tirana.

Dans le nord du pays, près de la nouvelle station balnéaire bétonnée de Shengjin, des dizaines de troncs d'arbres se fossilisent dans l'eau, rappelant qu'il y avait là, il y a peu, une forêt qui séparait la mer de la lagune de Kune. Celle-ci est menacée de disparition, de moins en moins protégée par un cordon qui s'amincit vite. Autrefois juchés sur des dunes, des bunkers construits sous la dictature communiste d'Enver Hoxha n'émergent qu'à peine. D'autres sont engloutis.

Sur les 427 kilomètres de côtes d'Albanie, «154 km sont touchés par l'érosion», détaille pour l'AFP le ministre de l'Environnement, Blendi Klosi. Parfois à peine perceptible, l'avancée de la mer atteint dans d'autres secteurs une vitesse effarante de 20 mètres par an, selon lui. Près de Shengjin, «quelque 400 mètres de terre ont même été engloutis au cours des 15 dernières années», estime le ministre.

«Cet endroit disparaîtra»

«Cet endroit disparaîtra si l'Etat ne prend pas les mesures nécessaires», prévient Osman Demi, pêcheur d'une soixantaine d'années qui se souvient de la «nuit terrible» du 31 décembre 2009 quand des inondations soudaines et inédites ont submergé son village. «Ici, on pêche le bar, le crabe, le mulet... La destruction de cette lagune serait une catastrophe», renchérit son collègue Albert Pati, qui raconte que dans certains coins autrefois poissonneux «l'eau est déjà morte».

Le pélican a disparu de la lagune, un recensement réalisé il y a un an a permis de comptabiliser 7000 oiseaux quand ils étaient 50'000 dans les années 1970. Bientôt, si rien n'est fait, les hommes partiront aussi: selon Jak Gjini, chargé de l'Environnement à la Municipalité de Lezha, dont dépend Shengjin, ce sont 2000 habitants dont les maisons sont menacées. «La situation est dramatique», dit-il.

Tout se ligue pour aider la mer dans sa conquête. Il y a bien sûr le changement climatique, avec des tempêtes hivernales de plus en plus violentes qui conduisent l'eau toujours plus loin. Mais il y a aussi la déforestation massive du pays, l'extraction du sable des rivières qui en accélère le cours, l'urbanisme sauvage sur le littoral...

Déserte l'hiver, Shengjin se peuple de 15'000 personnes l'été qui se massent dans des blocs d'immeubles de béton de plusieurs étages, construits sur le sol sableux de la lagune. Ceux qui ont investi ici sont «les boss», dit avec un sourire énigmatique un pêcheur. Ces «boss» construisent sans permis, qu'ils obtiennent une fois l'immeuble monté, au moment d'élections ou contre monnaie sonnante et trébuchante.

«La loi du plus fort»

«Les gens redoutent de s'en prendre aux intérêts des puissants. C'est la loi du plus fort», «ces constructions sont le résultat de pressions exercées par des individus pour construire sans égard pour le plan d'aménagement urbain», dit Jak Gjini.

Dans son bar de Qerret, Asim Krasniqi montre des jetées de rochers qui s'enfoncent dans la mer, perpendiculaires à la côte. Elles ont été construites sans autorisation par les propriétaires de villas ou d'hôtels. «Elles ont modifié les courants, en aggravant encore le problème», affirme le septuagénaire.

Dans un chacun-pour-soi mortifère, les propriétaires espéraient ainsi protéger leur bien de l'érosion, mais n'ont fait que déplacer le problème chez le voisin qui à son tour construisait sa jetée, déclenchant un effet domino désastreux. «Toute construction illégale dans la mer sera détruite, les responsables seront punis», promet le ministre Blendi Klosi.

Mais, même suivie d'effets, cette fermeté inédite ne suffirait pas, selon Eglantina Bruci, spécialiste du changement climatique pour le programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) à Tirana: «La seule solution (...) serait la construction de structures rocheuses parallèles à la côte, et la reconstitution de dunes.» Une telle mesure aurait un coût «extraordinaire», relève Jak Gjini, alors que l'Albanie compte parmi les pays les plus pauvres d'Europe. Mais, rappelle-t-il, à ne rien faire, le pays s'appauvrit jour après jour. Et «la terre d'Albanie rétrécit».

(afp)