La vie cachée des «anoussim»

29 février 2020 10:38; Act: 29.02.2020 10:38 Print

Orthodoxes le jour, athées la nuit

Beaucoup de juifs ayant perdu la foi maintiennent les apparences de peur d'être rejetés par leur communauté, de perdre leur travail et le contact avec leurs enfants. Ils seraient des dizaines de milliers en Israël.

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Orthodoxe le jour, Shmuel* se transforme en athée la nuit et craint d'être reconnu. Pourtant, lui aussi est un haredi, un «craignant Dieu». Du moins officiellement car cela fait presque 10 ans qu'il ne croit plus en Dieu, mais maintient les apparences de peur d'être exclu de sa communauté et ainsi perdre son travail et le contact avec ses enfants. «Personne n'est au courant autour de moi», confie le trentenaire. «Ni ma femme, ni mes parents, personne!».

Des dizaines de milliers d’«anoussim»

Ce soir-là, il se rend dans un bar de Jérusalem, un lieu proscrit par sa communauté, afin d'y retrouver clandestinement d'autres juifs orthodoxes qui, comme lui, ont perdu la foi mais maintiennent les apparences de piété. Pour l'occasion, Shmuel a troqué son chapeau traditionnel en feutre noir à la faveur d'un bob marin. «Mon chapeau est dans mon sac, je le remettrai avant de rentrer chez moi», glisse-t-il en esquissant un sourire.

Selon Yair Hass, le directeur de Hillel, une association qui aide les personnes désirant quitter le monde religieux, Israël compterait des dizaines de milliers de ces «anoussim». Le terme «anoussim», littéralement les «contraints», était historiquement utilisé pour désigner les juifs convertis de force au christianisme pendant l'Inquisition mais qui en secret continuaient à pratiquer leur religion. Aujourd'hui, le terme est utilisé pour décrire ces orthodoxes qui, en cachette, ne pratiquent plus leur religion, ou n'adhèrent plus à ses codes.

«Ça n'a plus aucun sens pour moi»

Shmuel dit vivre dans la peur constante d'être démasqué. A l'abri des regards, il transgresse les interdits qu'il n'approuve plus, voire même qu'il méprise, comme manger du porc. «Un jour j'ai commencé à me poser des questions sur tous ces enseignements et toutes ces règles strictes qu'on nous inculque dès notre plus jeune âge. Ça n'a plus aucun sens pour moi», dit Shmuel qui a grandi dans une famille hassidique de Jérusalem.

A ses côtés dans un bar sombre de la ville, une vingtaine d'hommes et de femmes se mélangent en discutant un verre à la main. Le groupe s'est formé sur Facebook, avec de faux noms. Tous craignent de voir des intrus s'infiltrer pour les démasquer.

Le prix à payer est trop grand

Vivre en prétendant être quelque chose que l'on est plus est extrêmement difficile pour les «anoussim», note Yair Hass. «C'est quasiment intenable». La communauté «vous punit très sévèrement si vous déviez du chemin ou ne respectez pas les règles», souligne-t-il. «Le prix à payer est tel qu'ils ne partent pas» de leur communauté, ou rarement.

Démasqués, ils ne voient plus leurs enfants

Depuis qu'il a quitté la communauté des Neturei Karta, qui ont une conception très rigoriste de la halakha, la loi religieuse juive, Avi Tfilinski ne voit plus ses six enfants. Il officiait comme rabbin et a vécu une double vie pendant 12 ans. Mais un jour, il a été confondu par ses frères lorsque son téléphone portable s'est mis à vibrer pendant le shabbat, jour où aucun appareil électrique ne peut être utilisé. «Lorsque je suis parti, mon père m'a déclaré mort et a interdit à tout le monde de me voir». Mais «je n'ai fait de mal à personne, j'ai juste choisi un autre mode de vie, et pour cela on me punit», déplore Avi, ému.

«On te considère comme un criminel», affirme Batia Leora Deil, 40 ans, qui après six ans de double vie a perdu elle aussi la garde de ses quatre enfants. «Je sortais le soir avec une perruque et de longs habits et je me changeais dans la voiture», se souvient celle qui a quitté la région de Jérusalem pour s'établir près de Tel-Aviv, métropole libérale où elle a commencé des études de cinéma.


*Nom connu de la rédaction

(lhu/afp)