Crise des migrants

26 août 2019 12:27; Act: 26.08.2019 12:29 Print

Retrouvailles miraculeuses à bord de l'Ocean Viking

En 2004, une infirmière de Médecins Sans Frontières avait soigné un bébé blessé dans un village du Darfour. Quinze ans plus tard, Mary Jo a accueilli Omar à bord de l'Ocean Viking, en Méditerranée.

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Des retrouvailles inespérées, qui résument des destins bouleversés par les conflits, la violence, la misère et la volonté d'en sortir ont eu lieu vendredi soir à bord de L'Ocean Viking.

A bord du bateau de SOS Méditerranée et Médecins sans Frontières (MSF), qui a recueilli pour sa première mission 356 personnes fuyant la Libye, Mary Jo Frawley a reconnu le garçon désormais âgé de 17 ans et un autre, Abdurahman, 22 ans. Le père de ce dernier avait même sauvé la vie de l'infirmière avant d'être abattu par les Janjawids, les redoutés miliciens arabes qui attaquaient à cheval.

Bien sûr, Omar était trop petit: «J'avais deux ans, mais ma mère m'a raconté», sourit-il, alors qu'il vient de débarquer sur le navire humanitaire. Il se souvient un tout petit peu, et Abdurahman très nettement, de cette infirmière aux cheveux blonds pâles et aux traits effilés.

Reconnu grâce à sa cicatrice

La large cicatrice qui barre le mollet filiforme d'Omar a permis à l'infirmière de se remémorer les événements. Au poignet, Omar portait le bracelet jaune qui identifie les mineurs: ils étaient plus de 80 à bord, voyageant seuls, comme lui.

Les échanges se poursuivent à mi-voix par l'intermédiaire d'un traducteur, interrompus par d'immenses sourires du jeune garçon.
«Sa mère nous l'a amené une nuit, il avait été blessé dans un bombardement», se rappelle Mary Jo.

Selon ses souvenirs, MSF maintenait une petite unité chirurgicale dans le village de Muhajeria, «au milieu de rien» dans le Sud Darfour. «Ça n'arrêtait pas, on recevait 40 à 50 patients par jour, 24 heures sur 24. C'étaient des temps vraiment difficiles. Les attaques se produisaient sans arrêt, les gens couraient se cacher dans les montagnes», continue la soignante.

Un jour, les villageois ont prévenu MSF d'une attaque imminente contre le dispensaire. Il valait mieux fuir. «Le gouvernement voulait se débarrasser de nous». Quand la communauté est venue nous prévenir qu'il fallait partir, ça a été vraiment difficile de laisser tous ces gens derrière nous. Et cet hôpital qui recevait tellement de monde».

Ce soir-là, c'est le père d'Abdurhaman qui est venu la prévenir. Le petit avait sept ans. Le lendemain vers 5h, les Janjawids ont déferlé sur le village. Ils ont tué son père sous ses yeux, à bout portant, alors qu'ils fuyaient avec sa mère. «J'étais le plus jeune de mes frères et soeurs. Beaucoup de gens ont été tués. A ce jour, nous n'avons toujours aucune nouvelle de mon grand frère», confie-t-il.

«Tu te rappelles des bruits des avions?»

Avec sa mère, l'enfant s'est réfugié dans la grande ville de Nyala. Sur le bateau, Omar et Abdurahman ont reconnu les rations que MSF distribuait aux enfants du Darfour, à base d'arachide, dans le cadre d'un programme nutritionnel.

Avec Mary Jo, ils se remémorent le bruit des avions de l'armée soudanaise qu'on entendait bien avant de les voir. «Brrrrrrr», miment-ils de concert, le bourdonnement qui précédait les bombardements. «Ils attaquaient souvent avec les Janjawids», souligne-t-elle. «Ces gens ont sauvé ma vie, je leur en suis toujours reconnaissante. Mais la guerre a continué, nous sommes partis: j'ai toujours espéré pouvoir les remercier.»

Se tournant vers les jeunes gens, sauvés par l'Ocean Viking d'une noyade probable au large des eaux libyennes sur un canot déjà percé, elle poursuit: «C'était mon espoir et c'est mon devoir et mon privilège, aujourd'hui, de vous aider. Votre famille l'a fait pour moi. C'est le cycle de l'amour que nous partageons.»

Abdurahman et Omar ont subi de nouvelles épreuves sur la route de l'exil et vont tenter maintenant leur chance en Europe, espérant aider leur famille. En 2016, l'ONU estimait que le conflit au Darfour avait fait au moins 300'000 morts.

(afp/szu)