Équateur

29 février 2020 10:34; Act: 29.02.2020 11:22 Print

Une vie de modèle détruite par une grenade lacrymo

Jhajaira Urresta, reine de beauté en Équateur, a été mutilée par une lacrymo alors qu'elle manifestait dans les rues de Quito. Elle vit aujourd'hui avec une prothèse à la place de son oeil.

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Jhajaira Urresta a presque tout perdu. (Photo: AFP/Rodrigo Buendia)

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Sur les photos du salon familial, elle rayonne en reine de beauté. Mais dans sa chambre, Jhajaira tente d'accepter sa nouvelle image d'ex top model avec prothèse. Une grenade lacrymogène lui a arraché un oeil lors des manifestations en Equateur. D'une main aux ongles soigneusement vernis, la jeune femme surligne ses paupières d'un fin trait noir. Jhajaira Urresta veut se convaincre qu'un bon maquillage peut l'aider à supporter ce qu'il lui est arrivé lorsqu'en octobre, elle est descendue dans les rues de Quito pour protester en tapant sur une casserole.

Mais sa voix se brise quand la journaliste de l'AFP lui demande si elle se sent moins belle. «Oui», lâche-t-elle dans un souffle. «J'ai été modèle professionnelle et professeure de mannequinat aussi. Ce n'est plus pareil. A 27 ans, mes ailes ont perdu beaucoup de plumes», dit-elle en refoulant ses larmes. La crise sociale a fait une dizaine de morts civils et 1.340 blessés, selon le Défenseur du peuple, entité publique de protection des droits. Cette violence a laissé en Jhajaira un «trou», selon ses propres termes, qu'une prothèse ne comble pas vraiment. Sans commentaire concernant ces victimes, le gouvernement a indiqué que 435 policiers et 80 militaires avaient été blessés.

Une paupière quasi statique et le lent mouvement de la prothèse laissent deviner l'absence de globe oculaire, vidé par les médecins du fait des dégâts causés par la grenade qui, selon l'ex mannequin, a été tirée par un policier. Les matins de Jhajaira sont difficiles. «C'est terrible car je ne m'adapte pas au moment d'ouvrir les yeux. J'oublie encore qu'il me manque un oeil et ne comprends pas pourquoi je n'y vois pas du côté gauche», explique-t-elle.

Couronnes et grenade

Jhajaira participait à un «cacerolazo» (concert de casseroles) en plein couvre-feu quand elle a été atteinte. Elle a senti ses dents s'entre-choquer et le sang couler. «C'était comme des entrailles de poulet sur mon visage et l'oeil qui pendait», se souvient cette diplômée en communications au chômage, qui a porté plainte contre l'Etat pour usage excessif de la force. Avec ses couronnes de miss et ses photos en robe du soir, elle conserve la cartouche de la grenade lacrymogène que son père a ramassée là où elle a été blessée.

Elle sourit avec nostalgie en se remémorant ses concours de beauté, auxquels elle participait depuis ses cinq ans. Aujourd'hui, «en marchant vite, cela ne se remarque pas», essaie-t-elle de plaisanter, en allusion à sa prothèse. Le registre des blessés établi par le Défenseur du peuple fait état de 17 civils souffrant de lésions oculaires permanentes et de perte d'audition suite aux manifestations contre la suppression de subventions sur les carburants, contre lesquelles le gouvernement est allé jusqu'à mobiliser l'armée. Cette crise sociale de près de deux semaines, marquée aussi par 821 millions de dollars de dégâts, a cessé lorsque le président Lenin Moreno a abrogé les mesures économiques convenues avec le Fonds monétaire international (FMI).

La femme de l'explosion

Jhajaira affirmé que le soir où elle a subi la perte de son oeil gauche, ainsi que des fractures de l'orbite, elle manifestait pacifiquement avec des voisins du quartier de La Tola, dans le centre de Quito, contre les pénuries causées par les blocages routiers. «Ce que nous voulions, c'était la paix et à manger», dit-elle. L'impact de la grenade lui a valu un surnom, après son apparition dans les médias locaux, un bandeau sur l'oeil. Elle a suscité la curiosité et dans la rue, des passants la dévisageaient et chuchotaient. «Ils disaient: la femme de l'explosion . J'ai gagné ce surnom. Lors du dépôt de la plainte, les policiers se donnaient des coups de coude et me désignaient comme la bombardée », explique-t-elle.

Toutefois, Jhajaira n'est plus la femme brisée des jours ayant suivi la tragédie. Avec la prothèse, elle a retrouvé le sourire. «C'était merveilleux d'être à nouveau complète, de ne plus voir le trou!», s'exclame-t-elle, en se souvenant de sa première impression face au miroir. «Ils ne savent pas à quel point ils nous ont mutilé l'âme. Je ne sais pas si cela a été une façon de nous marquer et de nous identifier, une méthode pour nous réprimer et que nous ayons peur», s'interroge-t-elle malgré tout.

(afp)