Lac de Neuchâtel

22 septembre 2019 08:10; Act: 22.09.2019 14:57 Print

Les cormorans dans la ligne de mire

Depuis le mois de septembre, les gardes-faune peuvent abattre les cormorans, accusés de vider le lac de Neuchâtel de ses poissons.

Les cormorans peuvent être abattus sur le lac de Neuchâtel.
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La fête est finie pour les cormorans sur le lac de Neuchâtel. Depuis le 1er septembre, les gardes-faune neuchâtelois, et fribourgeois sont autorisés à procéder à des tirs de régulation sur cet oiseau marin, accusé par les pêcheurs de vider le lac.

«Nous avons entre 3000 et 4000 cormorans dans la région», affirme Philippe Oberson, pêcheur à Corcelles-près-Concise (VD), interrogé par Keystone-ATS. «Quand on sait que ces oiseaux boulottent 500 grammes de poisson tous les jours, le calcul est vite fait. Ils prélèvent davantage de poisson que nous.»

Quantité de poissons divisées par cinq ou dix

Le sexagénaire explique qu'il attrape chaque jour l'équivalent de cinq kilos de poisson, dix kilos dans une bonne journée. «Par rapport aux années précédentes, on a divisé par cinq à dix les quantités de prises», constate-t-il.

Les chiffres officiels montrent en effet que les temps sont durs pour les pêcheurs. Pour la palée et la bondelle, deux poissons emblématiques du lac de Neuchâtel, les captures ont par exemple chuté de 65% de 2016 à 2018.

Pas d'autre solution

Conscientes de la situation, les autorités des cantons de Neuchâtel, Vaud et Fribourg ont réagi. Elles ont décidé de modifier le concordat sur la chasse sur le lac, mais aussi permettre aux pêcheurs professionnels d'abattre les cormorans dans un rayon de 100 mètres autour des filets. Ces mesures doivent entrer en vigueur dès 2020.

En attendant, des tirs de régulations ont été autorisés entre le 1er septembre et la fin février. «Les cantons n'ont pas fixé de quotas de tir. Il est prévu d'organiser une à deux opérations par semaine, principalement à proximité des engins des pêcheurs professionnels», explique Christophe Noël, inspecteur de la faune pour le canton de Neuchâtel.

Le cormoran n'est pas protégé en Suisse, hormis durant la saison de reproduction de mars à fin août. Et s'il était parfois abattu sur les rivières ou les petits lacs, il n'était pas tiré jusqu'ici sur les grands lacs du pays. «Les cormorans sont tirés car, à notre connaissance, il n'existe pas d'autres mesures d'effarouchement réellement efficaces», explique Christophe Noël.

Le nombre de cormorans tués depuis le début de l'opération n'est pas encore connu. Les autorités ont prévu de faire un premier bilan à la mi-octobre.

Aucune preuve

De leur côté, les associations de protection de la nature critiquent ces mesures. Selon elles, il n'existe aucune preuve scientifique que les cormorans soient à l'origine de l'effondrement de la pêche sur le lac.

«Ouvrir la chasse aux cormorans est certes légal, mais cela n'a aucun sens», assure Werner Müller, directeur de BirdLife Suisse. Il souligne que la pêche suit des cycles sur le long terme, liés à plusieurs autres facteurs (qualité de l'eau, manque de nourriture, température, etc).

Problème avec les données à disposition

Le corégone - la famille qui comprend notamment la palée et la féra - a par exemple connu un creux en 2004 au niveau des captures sur le lac de Neuchâtel, avant de remonter jusqu'en 2010, puis de descendre à nouveau. Dans le même temps, la population de cormorans a, elle, constamment progressé.

Selon Werner Müller, il existe également un problème avec les données à disposition. «Nous ne savons pas combien de poissons vivent dans le lac, uniquement ceux qui sont péchés», remarque-t-il. Il ajoute que certains biologistes doutent du fait qu'un cormoran puisse manger 500 grammes de poisson par jour, mais plutôt 150 à 350 grammes.

«Les mesures de régulation visent à réduire l'impact du cormoran sur la pêche professionnelle, indépendamment de son influence sur les populations de poissons», rétorque Christophe Noël. Il précise que cet impact est double: le cormoran provoque des dégâts aux poissons pris dans les filets et aux filets eux-mêmes.

Protection des oeufs

La question du cormoran a aussi été abordée aux Chambres fédérales, où trois interpellations ont été récemment déposées pour exiger des mesures supplémentaires pour aider les pêcheurs. La conseillère nationale Valérie Piller Carrard (PS/FR) a par exemple demandé que des oeufs du cormoran puissent être détruits.

Le Conseil fédéral a toutefois répondu début septembre qu'il n'allait pas intervenir «tant que les cantons n'auront pas démontré l'ampleur et la pertinence des dégâts subis par les pêcheurs professionnels en raison des cormorans ni prouvé que les mesures de prévention des dégâts ont bien été prises.»

Le gouvernement rappelle en outre que les pêcheurs devraient d'abord renoncer à éliminer les déchets de pêche dans le lac. Une pratique qui semble augmenter artificiellement le nombre d'oiseaux.

Même si la Confédération va jusqu'ici dans leur sens, les associations de défense des oiseaux disent rester sur le qui-vive. Elles s'en remettent également à un jugement du Tribunal administratif fédéral, qui avait annulé en 2011 une décision de l'Office fédéral de l'environnement, relative notamment à la destruction d'oeufs du cormoran dans la réserve naturelle du Fanel.

(nxp/ats)