Philippe Rebord

16 août 2019 11:57; Act: 16.08.2019 13:33 Print

«Les trans ont aussi le droit de servir leur pays»

Dans une longue entrevue accordée à «20 Minuten», le chef de l'armée sortant a notamment plaidé pour plus de diversité à l'école de recrues. Extraits.

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Philippe Rebord plaide pour plus de diversité au sein des rangs de l'armée suisse. (Photo: Oskar Moyano)

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Monsieur Rebord, l'armée n'a pas la cote, tandis que le service civil suscite un intérêt grandissant. Il y a un an, vous avez mis en place l'école de recrues «light», avec notamment des marches plus courtes et une activité physique réduite. Cela a-t-il rendu l'armée plus attrayante?

Le but est d'augmenter les compétences des soldats petit à petit. Cela veut dire moins de douleur, moins d'accidents et moins de départs prématurés pour raison médicale. Mais cela ne suffit pas à rendre l'armée plus attrayante. Regardez la canicule de juillet: forcément, on a plus envie d'aller à la piscine qu'à la place d'armes. L'armée doit agir collectivement. Bien sûr, cela limite la liberté d'action de chacun.

Les femmes représentent également un potentiel inexploité pour l'armée. Pensez-vous qu’elles devront également faire leur service dans quinze ans?

C'est une question politique, mais j'aimerais certainement voir plus de femmes dans l'armée. Elles ont une autre manière d'approcher la population. Nous avons pu notamment le constater au Kosovo avec la Swisscoy, où la proportion de femmes est actuellement de 22%. Mais pour l'ensemble de l'armée, ce chiffre n'est que de 0,7%. Si le service obligatoire pour les femmes est soumis au vote dans les prochaines années, je serai pour.

Comment attirer davantage de femmes?

La journée d'orientation actuelle a lieu avec dix-huit ans de retard. Il faut que nous atteignions les jeunes femmes de 15 à 16 ans, pour qu'elles puissent se faire une idée de l'armée. Et tant que le service pour les femmes n'est pas obligatoire, nous devons travailler avec des mesures incitatives. En Pologne, par exemple, les miliciens volontaires bénéficient d'avantages fiscaux. Il faut des idées nouvelles et créatives. Nous sommes en train d'en examiner plusieurs.

Vous avez deux filles adultes. Que pensent-elles de l'armée?

Mes filles ont compris que la sécurité est un fondement de la société. J'ai toujours ressenti leur soutien. En tant que filles d'un officier, elles n'ont pas toujours eu la vie facile. Ça m'émeut, car j'étais peu à maison et j'ai raté beaucoup de choses à cause de ma carrière. Notre famille a tenu grâce à ma femme. Malheureusement, je ne peux pas rattraper le temps perdu, mais je peux au moins compenser en partie avec mes petits-enfants.

Il y a quelques jours était relaté le cas d'Ellyot, 21 ans, qui malgré sa motivation et ses bons résultats au test sportif, n'a pas pu intégrer l'école de recrues, car le manuel médical de l’armée veut qu’une personne transgenre soit d’office déclarée doublement inapte. Qu'en pensez-vous?

J'en ai pris note et nous en discuterons en interne. Il a déposé un recours et la commission de visite sanitaire centrale s'en occupera. Sur le principe, je suis d'avis que les personnes trans ont également le droit de servir leur pays si elles remplissent toutes les conditions. Nous allons réviser le manuel.

Un médecin militaire lui aurait fortement déconseillé de persister dans sa démarche, car d'autres recrues pourraient s'en prendre à lui. Y a-t-il un manque de tolérance dans l'armée?

D'après mon expérience, les garçons sont très ouverts, je ne vois aucun problème. Nous attachons une grande importance à la diversité, y compris dans la formation de nos commandants de compagnie. Nous proposons des cours en ce sens depuis les années 1990.

De tels gros titres dans les journaux sont-ils mauvais pour l'image de l'armée?

Je vois plutôt cela comme une opportunité. Il nous faut maintenant revoir notre copie et donner une réponse à un citoyen qui veut remplir ses devoirs civiques. L'armée doit s'adapter et continuer à se développer.

Restons-en à l'image: sur les réseaux sociaux, de drôles de vidéos de l'armée continuent à faire le buzz. On y voit par exemple des recrues imitant des dinosaures ou en train de faire des roulades dans des talus. Ces vidéos vous font-elles rire?

Je vois rarement de telles vidéos. Mais je peux rire de beaucoup de choses. Je comprends les gars, moi-même je n'étais pas toujours exemplaire quand j'avais 20 ans. Mais ce que je ne tolère vraiment pas, ce sont les vidéos qui blessent la personnalité d'une personne, qui sont racistes, qui glorifient la violence ou qui enfreignent les règles de sécurité.

Dans quelques mois, vous ne serez plus chef de l'armée. Votre démission était due à des raisons de santé. Comment allez-vous aujourd'hui?

Avec les médicaments antidouleur, ça va. J'ai eu deux problèmes en même temps, avec mes douleurs à la hanche et une thrombose. Maintenant, il n'y a plus que la hanche. Parfois je dois vraiment serrer les dents, surtout quand je suis dehors toute la journée avec les troupes, comme la semaine dernière en Pologne.

Quels sont votre plus grande réussite et votre pire moment en tant que chef de l'armée?

L'un des faits saillants de ma vie a été la réintroduction de la mobilisation. Aujourd'hui, nous sommes ainsi en mesure de déployer 35'000 soldats en dix jours. À titre de comparaison, l'OTAN peut avoir 30'000 personnes en trente jours. L'armée de milice suisse est donc plus agile que l'armée professionnelle de l'OTAN. Quant au pire: c'est quand nous perdons un membre de l'armée, comme la semaine dernière dans un accident de la route au Susten. De telles tragédies sont extrêmement touchantes pour mes collègues et moi.

Vous allez retrouver la vie civile après trente-cinq ans en tant que militaire professionnel. À quoi ressemblera votre quotidien désormais?

Par-dessus tout, je ne veux pas cultiver la nostalgie de ma carrière, mais regarder vers l'avenir. Je dois prendre soin de ma santé et je veux me concentrer sur ma famille. Je me réjouis aussi de regagner en vie sociale: malheureusement, on n'a pas beaucoup de temps pour les loisirs en tant que chef de l'armée. Je veux aussi m'impliquer dans des projets sociaux. Et j'ai promis à ma femme que j'apprendrai le repassage.

(D. Waldmeier/ D. Krähenbühl/lp)