«Je suis Femen»

13 mai 2014 17:39; Act: 13.05.2014 17:39 Print

Le film «Je suis Femen» sort aujourd'hui

A l'occasion de la sortie du documentaire qu'il a consacré au mouvement Femen, rencontre avec son réalisateur, Alain Margot, et la militante Oxana Shachko.

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Après sa projection au festival Visions du Réel, où il a remporté le Prix du Jury du long ou moyen métrage suisse le plus innovant, le film d'Alain Margot sur le mouvement Femen sort dans les salles de Suisse romande. Rencontre avec le réalisateur de «Je suis Femen» et l'une des militantes ukrainiennes, Oxana Shachko.

- Comment ce projet de film est-il né?
Alain Margot: Comme tout le monde, on va regarder des images sur internet. Quand j’ai vu leur action en 2010, 2009 même, je me suis dit qu’elles assurent à fond dans un pays comme l’Ukraine. Elles n’ont pas peur de s’exprimer. C’est un petit peu ce qui manque chez nous.

- Les femmes sont votre sujet de prédilection. Pourquoi?
AM: Ça a commencé tôt. Je bégayais beaucoup jusqu’à l’âge de 20 ans. J’étais souvent avec mes 2 sœurs, un peu plus jeunes que moi. Comme je faisais beaucoup de photographie, j’ai toujours photographié mes sœurs, puis des amies de mes sœurs. Et puis j’ai essayé de trouver des côtés un peu plus revendicateurs chez les femmes. Tout d’un coup, tomber sur ces Ukrainiennes, c’était un peu un aboutissement de mon travail.

- Ce n’est pas le premier film fait sur Femen. Qu’est-ce qui vous a plu dans ce projet-là?
Oxana Shachko: Alain a été le premier qui a commencé à faire le film sur les filles. Ce qui m’a plu dans ce projet, c’est que c’est une vraie histoire du Mouvement au cours des trois années qu'on a passées ensemble.

- Comment avez-vous vécu ce tournage?
OS: Il y a tout le temps des journalistes qui nous suivent. Mais Alain Margot était quand même spécial parce qu’il ne filmait pas comme tout le monde. Il est entré à l’intérieur de nos vies. Il était tout le temps dans le Mouvement. Il nous aidait à organiser des actions, il a été le premier qui nous a aidées à venir en Europe, qui nous a aidées avec les visas. C’était une grande collaboration qui s’est transformée en une grande amitié.

- Est-ce que les filles sont intervenues dans la réalisation du film, notamment dans le montage?
AM: J’arrivais à des montages de 5 ou 6 heures. Je pense que je pourrais faire un second film avec tout ce que j’ai eu. C’est vrai que j’ai passé beaucoup plus de temps avec Oxana parce que j’ai un côté artistique aussi et comme c’était souvent elle qui préparait les actions, qui peignait les choses, je m’intéressais à ça.

Et je l’ai vue en train de peindre des icônes, elle était vraiment très précise. J’ai plein d’amis peintres qui ont vu le film et qui me disent «C’est fou comme elle peut travailler vite sur certaines choses». Mais c’est vrai que la monteuse Loredana et moi avons dû faire des choix très difficiles.

- En voyant le film, avez-vous appris des choses sur vous-même que vous ne connaissiez pas?
OS: C’était bizarre de me voir sur un écran. Avant je me voyais sur des photos, des actions. Mais il y a une grande partie du film où on me voit comme une personnalité, dans ma vie quotidienne. Quand j'ai vu le film pour la première fois avec tout le public (au Festival Visions du Réel, ndlr), il y avait des moments où j’étais un peu triste et nostalgique parce que j’ai vu ma maman, mes amis, l’Ukraine. J’ai vu mon ancienne vie qui est maintenant finie, où je ne retourne plus.
Et aussi j’ai remarqué que j’ai une façon de marcher bizarre!

- Qu’avez-vous appris sur Femen et sur vous-même que vous ne saviez pas?
AM: Cela m’a fait du bien d’arriver dans un pays que je ne connaissais pas. Cela m’a permis aussi de changer un petit peu ma vie en Suisse. Avant de commencer ce film, je faisais des clips pour des groupes, des choses comme ça, mais je m’emmerdais un peu. Je trouvais qu’il n’y avait pas du tout ce côté revendicateur ici.

C’est vrai qu’il y a plein de mauvaises langues qui disent plein de mauvaises choses sur les filles. Ce que j’ai appris sur le mouvement, c'est que c’étaient des filles simples, qui sont comme n’importe qui, mais qui, quand elles doivent revendiquer des choses, changent de personnalité. Elles vont vraiment jusqu’au bout. Elles sont simples, elles vivaient en Ukraine dans des petits appartements, elles étaient toutes ensemble. Et c’est vrai que quand je reçois 5 ou 6 mails par jour disant «Tu travailles avec ces sales putes, il faut qu’on les brûle», ce sont des choses qui me font mal. Si les gens avaient un peu plus de bon sens, je pense qu’il aurait moins de merde dans le monde.

- Avez-vous eu peur à un moment ou à un autre en Ukraine?
Non. J’ai eu peur surtout pour elles. Quand elles sont parties en Bielorussie et qu’on n’avait pas de news d’elles pendant 2 ou 3 jours, on savait pas si elles étaient mortes, si elles avaient fini au fond d’un bois… C’est là que ça devient dangereux: quand elles font des manifestations où il n’y a pas la presse.

Moi je n'ai pas vraiment eu peur. On se fait arrêter de temps en temps pour des contrôles d’identité, mais la première fois où j’ai passé autant de temps en prison c'était à Genève quand, avec Oxana, on a voulu faire une manifestation devant l’hotel intercontinental quand John Kerry est venu pour la réunion de crise sur l'Ukraine!

- Qu’espérez-vous montrer aux gens avec ce film?
OS: A l’aide de ce film, j’aimerais que les gens comprennent mieux qui nous sommes, quelle est notre idéologie, quelle est la forme de protestation, et pourquoi cette forme-là. Et que nos idées soient passées encore plus loin.

(cma)