Orelsan:

07 décembre 2011 06:48; Act: 08.12.2011 13:42 Print

«Youssoupha condamné, c'est n'importe quoi»

par Fabrice Aubert - Le rappeur français Orelsan nous parle de son deuxième album: «Le chant des Sirènes».

Interview vidéo d'Orelsan.
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Dans «Raelsan», le premier morceau de votre album, vous parlez d’Ulysse et de Néron. Plutôt inhabituel dans le rap. D’où vous est venue cette idée?
C’est venu logiquement par rapport à tout ce qui m’est arrivé dernièrement et par rapport à la chanson «Le chant des Sirènes» qui était liée à Ulysse. Comme beaucoup de gens, j’ai lu L’Illyade et l’Odyssée en cours. Et Néron, ça fait partie de la culture générale.

Dans ce même morceau vous dites: «Je voulais tout plaquer, quitter le son». C’est suite à la polémique du morceau «Sale pute» que vous avez voulu arrêter?
Pas seulement. Il y a aussi le fait d’être un artiste et de se retrouver souvent face à la feuille blanche. C’était une période où j’avais compris que chaque fois que je faisais quelque chose il y allait avoir des critiques. Il y avait beaucoup plus de pression que quand on fait de la musique dans sa chambre. Donc à un moment je me suis demandé si je voulais vraiment faire ça comme métier.

Et qu’est-ce qui vous a poussé à continuer?
L’envie d’écrire et de faire de la musique. Je n’arrive pas à rester longtemps sans écrire. J’ai besoin de m’y remettre. J’avais envie d'aller de l’avant et de présenter quelque chose de nouveau.

Vous avez commencé en postant des vidéos sur le net. Et la polémique de «Sale Pute» vous a rattrapé justement à cause d’une vidéo restée sur le web. Avez-vous changé votre approche face à Internet après cela?
Non, pas du tout. J’ai d’ailleurs fait plusieurs vidéos cet été avant de sortir mon album. Après, c’est plutôt la façon dont ça peut être perçu. La vidéo que j’avais faite en 2006 était comme un petit film qui a été mal perçu. Mais si je devais refaire une telle vidéo, je le ferais.

Au moment de vous mettre à écrire votre nouvel album, vous avez repensé à tout ça?
J’y ai pensé en essayant de ne pas y penser! Je ne voulais pas me laisser influencer en faisant de la provoc gratuite. Ni jouer à la victime. Mais dans un autre sens je ne voulais pas l’occulter complètement parce que ça fait partie de ma vie. Et c’était une expérience intéressante, ça m’a appris beaucoup de choses. Mais je ne voulais pas que cela m’influence ni dans la censure, ni dans la surenchère.

Récemment, Youssoupha a été condamné pour un texte sur Eric Zemmour. Les rappeurs sont-ils des cibles plus faciles que les autres?
Oui, bien sûr, en terme de musique. Le rap est mal compris. Les gens ont toujours de la peine à faire la différence entre la fiction et la réalité. Alors que dans les autres formes d’art comme la littérature ou le cinéma, ils le font très bien. Je ne sais pas pourquoi, c’est très étrange. En France il y a toujours un rapport bizarre au rap. Il y a eu beaucoup de procès avec des groupes comme la Rumeur ou Sniper. Mais là pour Youssoupha c’est n’importe quoi de s’être fait condamner. J’aurais pensé que la situation évoluerait, mais non. Il y a encore trop de clichés sur le rap.

Et dans vos textes, quelle est la part de fiction et de réalité?
A partir du moment ou c’est une chanson, c’est de la fiction parce que c’est une œuvre. Même si je vais bien sûr m’inspirer de la réalité. Par exemple dans «Suicide Social», je dépeins plein de clichés mais je me reconnais dans la plupart d’entre eux. Je me base sur du réel.

Mais vous n’utilisez pas le rap comme moyen d’extérioriser des choses?
Si. Comme un réalisateur de film, il y aura toujours un moyen d’extérioriser des choses. C’est vrai que le fait de mettre des mots sur des pensées permet de mieux comprendre les choses. Après il ne faut jamais sortir les choses de leur contexte. Cela reste des personnages et de la musique. Mais ça me permet de lancer des messages.

Comment se lance-t-on dans l’écriture d’un morceau comme «La petite marchande de porte-clefs»?
(rires) Cela a été une mûre réflexion. C’est venu de la musique, d’une chanson chinoise que j’aimais bien et que je voulais utiliser. J’ai vu beaucoup de reportages: sur les ouvriers qui ont construit les infrastructures des JO de Pekin et qui se sont retrouvés clandestins, sur les Chinois à Paris, sur le kidnapping d’enfants. Et j’ai toujours été assez sensible à l’Asie en général. Et au final j’ai créé toute cette histoire que j’ai liée à quelque chose de la vie de tous les jours: une rencontre dans le métro et des gens qui viennent nous parler sans qu’on fasse attention à eux alors que si ça trouve ils ont des vies fantastiques.

Dans «1990» vous vous replongez dans le rap des années 1990. Êtes-vous l’un de ceux qui pensent que le rap c’était mieux avant?
Non, pas du tout. Je pense que le rap était super avant. Il y avait beaucoup d’énergie et de spontanéité. C’est dans ces années que j’ai découvert et aimé le rap. Mais en règle générale je pense que rien n’était mieux avant. Sinon il suffirait de refaire la même chose. Mais tout évolue.

On a l’impression que vous chantez plus sur ce deuxième album…
Je ne crois pas. Mais je chante mieux et j’écris mieux les mélodies. J’ai trouvé un mélange qui me plaît bien entre le rap et le chant.

Quand on écoute l’album en entier, on a vraiment le sentiment qu’il y a une suite logique dans les enchaînements. Il a été construit comme ça?
Oui, tout à fait. J’aime beaucoup les albums complets, même si maintenant on fonctionne plutôt en singles. Moi je vois beaucoup la musique comme un film. Par exemple, quand j’ai fait «Double vie», «Finir mal» et «Si seul», je savais que je voulais faire une trilogie. Pour des chansons comme «1990» et «2010», c’était aussi logique qu’elles soient à la suite puisqu’elles montraient des styles différents en fonction des époques.

Beaucoup de chansons sur ce disque sont tristes ou avec un fond lourd. Qu’est-ce qui vous fait rire dans la vie?
On me demande souvent pourquoi il y a des chansons un peu sombres et tristes. Je pense que c’est dans mon caractère. Je ne suis pas quelqu’un de très enthousiaste. Mais énormément de choses me font rire comme des films, des comiques. Des gens comme Norman, des séries comme «Bref», des acteurs comme Ben Stiller, des humoristes comme Jamel Debbouze.

Vous avez écrit pour Luce. C’était la première fois que vous faisiez du ghostwriting?
Oui. Et c’est super! Surtout avec Luce qui a une capacité d’interprétation géniale. Et moi ça me permet de sortir de mon vocabulaire et de m’adapter à autre chose. Je ne raconte pas la même chose pour Luce que pour moi.

Et vous-même, pourriez-vous rapper les textes d’un autre?
Pourquoi pas, mais comme je suis vraiment un auteur j’aurai toujours envie d’écrire.

Vous connaissez quelque chose en rap suisse?
A vrai dire le seul groupe suisse que je connais et que j’aime bien c’est Double Pact. J’avais acheté leurs albums à l’époque. Et j’aime bien Stress aussi.

Et qu’est-ce que vous connaissez de la Suisse?
Lausanne parce que je suis déjà venu jouer aux Docks. Et le lac Léman. Mais j’ai des origines suisses. Du côté de ma grand-mère. Mais je ne les ai jamais vus.