Football Italien

04 avril 2019 15:35; Act: 04.04.2019 15:35 Print

Bonucci «excuse» les racistes... puis se ravise

Mis en cause pour ses propos de mardi après les cris racistes ayant visé son coéquipier Moise Kean, Leonardo Bonucci a reconnu mercredi avoir parlé «de façon trop hâtive».

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Blaise Matuidi et Moise Kean ont été la cible de cris de singe lors de la victoire de la Juventus Turin mardi à Cagliari, un phénomène qui reste récurrent en Italie où de nombreux acteurs du monde du football tendent à le minimiser.

Le champion du monde français et l'attaquant italien de 19 ans, né de parents Ivoiriens, ont fini la partie excédés par les «buu» descendus des tribunes de la Sardegna Arena, où l'ancien Parisien avait déjà subi le même traitement en janvier 2018. Le club sarde lui avait alors présenté des excuses. Mais cette fois, dans un curieux renversement de responsabilités, c'est le comportement de Kean qui a été stigmatisé, certains y voyant une justification à celui des tifosi.

Polémique

L'entraîneur de Cagliari Rolando Maran a ainsi jugé que la célébration du jeune attaquant - immobile, silencieux et bras écartés devant une tribune - était «peut-être un peu exagérée» et avait «créé des tensions». Son président Tommaso Giulini a lui estimé que Kean «avait fait une erreur». «Il a 19 ans, ça se comprend», a-t-il ajouté, disant avoir «surtout entendu des sifflets».

Plus surprenant, Leonardo Bonucci, propre coéquipier de Kean à la Juventus, a estimé que «la faute» était «partagée à 50-50». «Moise n'aurait pas dû faire ça et le virage n'aurait pas dû réagir comme ça», a déclaré le défenseur, qui a même adressé un geste d'excuses en direction des supporters sardes après avoir éloigné Kean. Dans la soirée de mercredi, le défenseur turinois a fini par «préciser sa pensée» sur son compte Instagram, expliquant avoir parlé «de façon manifestement trop hâtive». «Je condamne toute forme de racisme et de discrimination. Certains comportements ne sont jamais justifiables et sur ce point, il ne peut y avoir de malentendus», a ajouté Bonucci.

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Dopo 24 ore desidero chiarire il mio pensiero. Ieri sera ho parlato alla fine della partita e mi sono espresso in modo evidentemente troppo sbrigativo, che è stato male interpretato su un argomento per il quale non basterebbero ore e per il quale si lotta da anni. Condanno ogni forma di razzismo e discriminazione. Certi atteggiamenti sono sempre ingiustificabili e su questo non ci possono essere fraintendimenti. // After 24 hours I want to clarify my feelings. Yesterday I was interviewed right at the end of the game, and my words have been clearly misunderstood, probably because I was too hasty in the way I expressed my thoughts. Hours and years wouldn't be enough to talk about this topic. I firmly condemn all forms of racism and discrimination. The abuses are not acceptable at all and this must not be misunderstood.

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Problème sous-estimé

Pour Mauro Valeri, sociologue et responsable de l'Observatoire du racisme dans le football en Italie, interrogé par l'AFP, la réaction initiale de Bonucci montre tout de même qu'il «sous-estime totalement le problème du racisme».

La question se pose tout de même au-delà du seul Bonucci. Car au lendemain des faits, les deux joueurs turinois n'avaient pas reçu beaucoup d'appuis provenant d'Italie.

A l'étranger, le président de la fédération française Noël Le Graët a apporté «son soutien» et l'agent des deux joueurs, Mino Raiola, s'est dit «fier» d'eux. Des joueurs comme Raheem Sterling ou l'international italien Mario Balotelli ont dénoncé sur les réseaux sociaux la réaction de Bonucci.

«Dis à Bonucci que sa chance, c'est que je n'ai pas été là. Au lieu de te défendre, qu'est-ce qu'il fait lui ? Bah, je suis choqué, je te jure», écrit «Super Mario», sur le compte Instagram de Moise Kean.

Mais rien par exemple du côté de la fédération ou de la Ligue italienne. Quant aux médias sportifs, ils sont passés rapidement sur l'incident, le Corriere dello Sport relevant «quelques buu isolés» et reprochant à Kean son défi à la Curva, alors que la Gazzetta dello Sport a compté «plus de sifflets que de buu».

«Nous n'avons pas de Thuram»

Pour M. Valeri, «la différence avec d'autres pays, c'est qu'en Italie, cette question n'est jamais affrontée comme un problème réel. Pour beaucoup de gens, il ne s'agit pas de racisme et personne ne veut prendre la responsabilité de s'attaquer à ce qui est un problème culturel».

«Quand l'UEFA fait des clips de lutte contre le racisme, il n'y a jamais un joueur italien. Personne ne s'implique, à part un peu Marchisio. Nous n'avons pas de Thuram. Balotelli l'a fait et il s'est fait massacrer, il n'a jamais été soutenu. Même les mouvements anti-racistes ne se sont jamais intéressés à ce problème», assure le sociologue. «En Italie, c'est plus grave d'insulter la mère. On a encore l'idée que tu peux aller au stade et faire des cris de singe pendant une heure et demie, puis tu rentres à la maison et tu n'es pas raciste», ajoute-t-il.

«Il faut un discours culturel. Il faut enseigner dans les écoles de foot que la discrimination n'est pas autorisée. Mais quand tu dis ça en Italie, tu passes pour un communiste, un extrémiste de gauche», déplore-t-il encore. En attendant, Cagliari risque une sanction. En décembre, l'Inter Milan avait été punie de deux matches à huis clos après des cris racistes à l'encontre du défenseur sénégalais de Naples Kalidou Koulibaly. Mais cette sanction sévère est plus l'exception que la norme. Le plus souvent, les clubs s'en tirent avec une amende ou des huis clos avec sursis.

(20 minutes/afp)