Football - Belgique

11 octobre 2018 16:13; Act: 11.10.2018 18:34 Print

La Belgique n’a plus le luxe d’avoir le «seum»

par Timothée Guillemin/rca, Bruxelles - Les «Diables rouges» semblaient avoir fini par digérer la défaite en demi-finale de Coupe du monde. Mais une affaire monstre dans son football a tout cassé.

storybild

Le but qui a fait tant de mal à toute une nation. (Photo: Keystone/AP/Martin Meissner)

Sur ce sujet
Une faute?

Ecrivez «avoir le seum» (en argot, être en colère, frustré ou dégoûté) dans Google et la première recherche pertinente vous ajoutera «Belgique» dans la foulée. Non contents d’avoir vaincu les Belges en demi-finales de la dernière Coupe du monde de football (1-0, but d’Umtiti à la 51e minute), les Français ont pris un malin plaisir, cet été, à se moquer de leurs voisins finalement «bronzés» et coupables de l’avoir eu mauvaise, après avoir pensaient-ils dominé, mais perdu, ce match couperet.



Mais comme 64% de possession de balle n’ont jamais décidé de l’issue d’un match (surtout quand l’autre équipe a tiré deux fois de plus au but et cadré cinq envois contre seulement trois à l’équipe éliminée), les Diables rouges n’ont eu droit qu’au match pour la troisième place qui n’intéresse finalement pas grand monde et ce sont les Bleus qui ont trop vite défilé le lendemain de la remise du trophée. Le «Plat-Pays» qui est le leur* a dû composer avec les habituelles moqueries du géant voisin. Mais ça, c’était avant.

Car depuis mercredi matin, les fans belges de football ont bien d’autres préoccupations que de baisser la tête quand les Français rigolent d’eux. Ce qui se passe dans le jeu de ballon local depuis quelques heures n’a, en effet, rien d’une blague généralement plutôt bonne dans le coin. La Jupiler League vit un cauchemar, qui risque d’impacter pour longtemps un championnat qui essaie tant bien que mal de trouver sa place parmi des ligues européennes d’un niveau moindre (comme la Super League...), au milieu des cannibales anglais, espagnols, italiens, français ou encore allemands.

«Si mon joueur joue, tu prends 10%»

«Ah vous êtes là pour le match de vendredi? La Belgique va gagner. Mais je crois que cette semaine, on a surtout perdu pas mal de choses», essaie de sourire Jan, qu’on a croisé jeudi matin juste avant son entraînement avec une équipe de quartier à Bruxelles. L’éducateur flamand, mais qui parle très bien français, voit deux volets différents dans cette affaire, mais ne veut pas qu’on cite le nom de son club, tant le sujet est sensible. «Mais je peux vous expliquer ce qui se passe. D’un côté, il y a les agents qui se gavent. J’ai envie de dire que ce n’est pas nouveau et je ne pense pas qu’il n'y ait qu'en Belgique que ce genre de choses arrivent. Moi, ce que je sais, c’est ce que me disent des jeunes que j’ai eus et qui arrivent au niveau professionnel: des entraîneurs de haut niveau sont maqués avec des agents. Si mon joueur joue, tu prends 10% du salaire, ce genre de choses. Et si le joueur ne veut pas payer, alors il ne joue pas. Il y a des clubs de première division où ça marche comme ça», soupire Jan.

Et l’autre volet, alors? «L’autre volet, ce sont les matches truqués. Ça, je n’ai pas les détails, ou alors de manière très lointaine. Je sais que ça existe, mais je ne sais pas comment ça marche. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que ça sort. Mais bon, quand je lis dans la presse ce matin que l’un de nos meilleurs arbitres, qui officie au niveau européen, a reçu des avantages pour acheter une voiture... Pfff...» Les gamins arrivent sur le terrain, on quitte Jan et on fonce en direction de Tubize, centre d’entraînement des Diables rouges, à environ 25 kilomètres du centre de Bruxelles.


Au Breughen, bar de Tubize dédié au football et repaire des supporters d’Anderlecht, on croise des dizaines de passionnés du ballon rond. Les bières à 1,50 euro sont descendues en masse dès 10h du matin dans ce lieu qui respire la ferveur dans chaque centimètre carré. Au plafond, des écharpes à la gloire des Mauves. Aux murs, des portraits de joueurs, des maillots signés et le traditionnel classement avec les inscriptions magnétiques. Et dans les conversations de ce jeudi matin, il est question de tout et de rien, mais surtout du scandale qui secoue le football belge depuis quelques heures. Le journal de 11h30, à la radio, s’ouvre d’ailleurs sur cette affaire, qui prend le dessus sur les élections locales à venir.

«Ici, tout le monde a un avis sur le foot», sourit le patron en livrant beaucoup de Jupiler et quelques cafés. Olivier Dewez est particulièrement dépité. Ce volubile cinquantenaire le dit haut et fort: «Ça fait quarante ans que je suis dans le football, entraîneur au niveau amateur. Et je peux vous dire que j’ai des amis qui ont été dégoûtés par les pratiques qu’ils voyaient autour d’eux. Ils ne voulaient même plus regarder les matches des Diables rouges.» Et lui? «Moi, je suis un patriote, monsieur. Je regarderai toujours mon équipe nationale.» Mais n’est-il pas découragé lui aussi par les dérives du football? «Il y a trop de magouilles, trop de gens qui gravitent autour», glisse-t-il, avant d’être interrompu par un ami, qui connaît personnellement un ancien manager d’Anderlecht. «Ah, tu connais Robert?» lui glisse Olivier. L’avis de l’ami de Robert? «Il y a trop d’argent. Du coup, ça attire des gens qui n’ont rien à voir avec le football. Et ça ruine notre boulot avec les jeunes.»


Olivier enchaîne: «Robert, notre ami commun, s’il devait raconter tout ce qu’il sait, le monde du football s’écroulerait. Peut-être que quand il sera mort, son bouquin sortira, je ne sais pas...» En attendant, c’est tout le football belge qui souffre. «Oui, mais il n’y a pas que chez nous. Moi, je suis même content que ce scandale sorte, que les choses soient dites. Ça ne sort pas de nulle part. Il y a un flou au niveau des lois et des gens qui viennent se servir sur la bête. Mais mon sentiment, c’est qu’il va en ressortir des cacahuètes. Tous ces gens puissants vont s’allier à de bons avocats, il y aura une ou deux condamnations et c’est tout.»

Le Parquet devrait communiquer jeudi après-midi sur la suite de cette affaire. Une chose est sûre: les révélations à venir seront très suivies en Belgique. Reste à voir si elles vont nettoyer son football.

* On rappellera ici une dernière fois que cette chanson mythique de Jacques Brel a été inspirée par l’extraordinaire «La Venoge» de «notre» Jean Villard national.

Football