Ski freeride

05 décembre 2018 06:54; Act: 05.12.2018 06:54 Print

«Si tu tapes un piquet, c’est toi qui perds!»

par Oliver Dufour - Le Valaisan Jérémie Heitz dévoile cette semaine son dernier film. Un projet qui l’a amené à piqueter un parcours de course à 4000m d’altitude.

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Après avoir délaissé à 17 ans la compétition alpine, le skieur de 29 ans y a fait un bref retour, le temps de tourner Race the Face, un court-métrage de 26 minutes le mettant aux prises avec l’ex-champion américain du Cirque blanc, Daron Rahlves (45 ans). Les deux hommes se sont affrontés sur un «géant» tracé sur la vertigineuse face nord-est du Hohberghorn (altitude: 4219m, pente moyenne: 48 degrés), dans les alpes valaisannes.

Jérémie Heitz, comment vous est venue cette idée folle?
J’avais envie depuis longtemps de faire une course sur ces belles pentes raides, que je skie désormais. Mais ça me paraissait assez utopique, voire impossible à réaliser. J’ai lâché la compétition en ski alpin, mais j’ai toujours baigné dans cet univers, entouré de noms comme Didier Cuche, Bode Miller ou Daron Rahlves. C’était une façon de réunir ces deux mondes: alpin et freeride. Un petit concentré de ma vie sur une montagne.

Comment s’est fait le choix de Rahlves, champion du monde de super-G en 2001, 12 succès en Coupe du monde?
C’est un gars que j’aimais suivre quand je regardais les courses à la TV. C’était une sorte de héros, même s’il n’était pas celui qui gagnait tout. Un gars avec un style agressif, toujours à la limite, le poids légèrement sur l’arrière. J’ai même vu quelques chutes spectaculaires de sa part. Et puis nous nous étions rencontrés lors de l’Xtreme de Verbier, en 2015. C’est un gars humble, facile d’accès et sympathique.

Pourquoi avoir choisi cette pente-là?
Le Hohberghorn est une montagne que je connais bien. Elle a l'avantage pour nous d'être facilement domptable, puisqu'on voit bien de haut en bas, avec une rimaye (ndlr: la tranchée entre le haut du glacier et le sommet immobile) plutôt lisse. Et elle n'est pas capricieuse. La proximité de l'endroit rendait les repérages assez faciles. Et il y avait bien entendu l'aspect esthétique. C'est une pente qui permet de faire de superbes images. J'avais aussi des plans B en fonction de la météo, mais on a eu de la chance. Le choix a également été fait en fonction de Daron. Le but n'était pas de le mettre dans le rouge. Tout l'aspect alpinisme était nouveau pour lui. Donc il ne fallait pas un endroit trop hors d'atteinte. Je me souviens qu'à un moment il n'avançait plus lors de la montée à pied et je me suis demandé s'il y arriverait. Mais une fois en haut, il est vite redevenu le skieur que je connaissais. Ca a été une très belle expérience humaine à vivre, avec beaucoup d'entraide. Daron est quelqu'un de très positif.

Combien de temps a-t-il fallu depuis le lancement du projet jusqu'à sa concrétisation, fin mai dernier?
Ça a mis environ deux ans. Il faut atteindre le bon moment, où la pente est recouverte d'une couche de neige poudreuse et qu'elle colle bien à la glace dessous. Ces conditions ne se sont jamais présentées depuis le départ du projet jusqu'au printemps passé. Trois fenêtres météo d'une semaine ont été choisies, parce qu'il fallait aussi pouvoir faire venir Daron depuis les Etats-Unis, en lui donnant un peu de temps pour s'acclimater et ne pas trop souffrir du décalage. Par contre, deux jours se sont écoulés entre le moment où nous avons piqueté le tracé (ndlr: dix portes) et la course. Le parcours a été mis en place, nous avons dormi à notre camp d'altitude et durant la nuit il a neigé pour recouvrir toutes les traces indésirables. C'était parfait pour skier une belle piste vierge.

Vous avez eu besoin de transporter beaucoup de matériel au sommet?
Nous avons fait en sorte de limiter au maximum, mais c'est clair qu'une certaine quantité était nécessaire. En revanche, tout ce que nous avons emporté là-haut, nous l'avons ensuite repris avec nous. Ce projet contrastait un peu avec mon éthique habituelle, en matière d'impact sur l'environnement, parce qu'amener des piquets en plastique tout là-haut, ce n'est pas naturel. J'avais même envisagé un temps de faire fabriquer des portes biodégradables, mais c'était un peu trop compliqué. Donc on n'a rien laissé sur place.

L'espacement entre les portes n'a rien à voir avec un slalom géant traditionnel. Comment avez-vous fait pour trouver le parcours idéal?
Ça s'est fait un peu au feeling. Nous avions William Besse (ndlr: ex-champion valaisan de ski alpin), qui nous connait bien tous les deux, pour nous aider à trouver le bon équilibre. Ensuite c'est lui qui est descendu en rappel le long de la face avec les piquets dans les bras pour les planter! Il fallait aussi tenir compte des gros cailloux qu'on trouve sous la neige et les éviter. Au final c'est davantage un super-G qu'un géant.

Pour vous qui avez l’habitude d’aller très vite sur des pentes raides, ça changeait beaucoup d’avoir des portes?
Oui, parce qu’elles nous forcent à ralentir un peu. Voire beaucoup. J'ai réalisé que j'avais perdu mes réflexes de skieur alpin, au niveau du déclenchement, de l'enchaînement des portes. M'entraîner à le refaire un peu en amont m'aurait certainement un peu facilité la vie. Il faut pouvoir rester fluide tout en amorçant un virage à un point donné. Il faut faire attention à ne pas tomber, ou enfourcher une porte. Si tu heurtes un piquet planté dans la glace, c’est toi qui perds!».

L'année dernière, vous vous êtes aussi lancé sur un projet de film similaire à votre premier, La Liste, où après les sommets de 4000m, vous voulez skier ceux de 6000m avec votre ami Sam Athamatten. Vous estimiez le délai nécessaire à trois ans. Ça avance?
Oui, même si la complexité de l'organisation et la longueur des fenêtres météo à prévoir - il faut un mois à chaque fois pour s'acclimater à tout, y compris la nourriture - m'ont fait revoir mes ambitions à la baisse. Je pense que quatre sommets seront déjà très bien. En août dernier, nous sommes allés au Pérou et j'ai pu faire mon premier 6000m. C'était tout nouveau pour moi. Une expérience très enrichissante. En mai, nous prévoyons une expédition au Pakistan pour tourner la suite.


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