Ski alpin

22 janvier 2012 13:57; Act: 23.01.2012 11:37 Print

La belle tournée d'adieux de Cuche

par Marc Fragnière, Kitzbühel - Didier Cuche s'est livré à la presse, dimanche en fin de matinée. Au lendemain de son fantastique record de cinq succès sur la Streif de Kitzbühel, le Neuchâtelois a partagé ses émotions.

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Didier Cuche a partagé ses émotions avec la presse suisse, dimanche en fin de matinée. (Photo: Keystone)

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Alors Didier, comment vous sentez-vous ce matin?

J'ai hésité à mettre les lunettes de soleil pour venir, finalement j'y ai renoncé. (n.d.l.r: la nuit a été courte pour le Neuchâtelois). Plus sérieusement, ces instants ont été très émouvants. C'était une sorte d’adieux, déjà avec le speaker. Malgré le fait qu'il y avait peut-être moins de monde dans la raquette d'arrivée que les autres années, il y avait énormément de gens aux résultats. Sans doute étaient-ils là pour me dire adieu.

Il y avait évidemment beaucoup de Suisses pour saluer votre exploit, mais votre popularité en Autriche est hallucinante...

C’est touchant d’arriver à une telle cote de popularité dans le pays de nos principaux rivaux. C’est difficile à décrire pourquoi et comment c’est possible.

Tous les anciens cracks, Franz Klammer et Luc Alphand en tête disent que vous êtes le roi de Kitzbühel. Ces hommages vous touchent-ils particulièrement.

Oui, très profondement. Ces gars sont descendus sur cette piste et savent ce que ça représente de la descendre mais aussi de s'y imposer. C'est sans doute pour cela que ça me touche réellement.

Vous semblez encore ailleurs...

Si j’ai l’air perdu c’est parce que je suis fatigué ! Non clairement, il faudra une année, peut-être plus pour vraiment prendre la mesure de ce qui s’est passé. Il faudra revenir ici.

Pas en tant que coureur quand même?

Non, il faudra se poser quelque part au bord de la piste. C’est rare qu’on s'y trouve en tant qu'athlète. C’est parfois le cas lorsqu’on arrête une manche d’entraînement avant les autres. C’est beaucoup plus impressionnant à voir qu’à faire. Ce recul-là peut permettre de prendre vraiment conscience de la folie de la Streif et de Kitzbühel. Je pense qu’après une année, on se sent capable de descendre en faisant un grand chrono. Mais les choses vont très très vite... Et même en étant en pleine possession de ses capacités on arrive à ne faire qu’une 15e place au Lauberhorn (n.d.l.r: en référence à la grosse désillusion qu'il a connue, le samedi précédent à Wengen). J’aurai sans doute des regrets, mais je pense que je saurai apprécier le spectacle sans me mettre sous pression, en sachant que je ne dois pas prendre les risques pour arriver en bas.


En parlant d’émotions, est-ce que vous arrivez à décrire celle qui a été la votre à l’arrivée? On vous a vu beaucoup scruter le ciel...

Même maintenant c’est difficile de trouver les mots justes. Je regardais surtout comment la météo évoluait durant la course. Si on avait pu écrire ce scenario avant et savoir qu’il se réaliserait… (soupir de soulagement).

Pouvez-vous résumer le fil de votre semaine en matière d'émotions ?

J’ai fait le grand huit au niveau des émotions à Wengen. Il a fallu encaisser cette grosse déception. Puis dans la foulée, l’élection du Suisse de l’année a été un énorme coup de booste. Le fait de sentir le public derrière soi, ça aide à se surpasser sur la piste. Puis il y a eu cette prise de conscience, lundi, que j’avais envie de raccrocher les chaussures au mur. Et ensuite, tout ce qui s’enchaine en 4-5 jours, c’est complètement fou.

La plus folle émotion ? Est-ce l’annonce de la retraite ou l’apothéose de samedi ?

Les deux sont très fortes. Elles sont complètement différentes. Les regrets vont venir sur cette fin de saison. Plus on s’approchera des finales, plus je vais prendre conscience que c’est la fin. Parce que cette décision a été mûrie petit à petit. J'ai pris conscience que j’avais plus toujours la force de me faire souffrir autant qu’il le faut pour être compétitif durant la saison. C’est tellement venu petit à petit que l’émotion (n.d.l.r: lors de l'annonce, jeudi) était contrôlée. C'était peut-être aussi le cas lors de ma victoire de samedi. Elle est totalement différente de la première. Je ne veux pas dire que je me suis habitué à gagner à Kitzbühel (rires), mais dans la tête on se prépare pour essayer de gagner. Emotionnellement c’est un peu différent que si c’était une victoire surprise.

Ce cinquième succès est-il le plus beau ?

Non, le fait de toucher le record de 5 victoires, c’est ça qui est particulier. Je ne mens pas et personne ne me contredira si je dis que la victoire de samedi n’est pas la plus belle course qu’on ait vu à Kitzbühel, même si dans quelques années on ne demandera pas si il y avait du soleil ou comment c’était. Ce que je prends aussi en partant d’ici, c’est cette victoire lors du dernier entraînement où le ciel était bleu et où je me suis fait plaisir sur le dernier saut (n.d.l.r : Didier Cuche avait réalisé un bond prodigieux).

Sur le podium à la cérémonie on a cru percevoir que vous avez presque versé une larme…

(Il coupe)… Grâce à ces idiots qui lancent des boules de neige, on ne voit même pas le public à-travers la vitre ! Alors moi non plus, je n'ai pas vu grand chose.

Lorsque l’hymne national a retenti, que s'est-il passé dans votre tête?

C’est super dur à trouver des mots pour décrire ça. C’est de l’émotion pure. Il a fallu encaisser, prendre ça avec, parce que c’est la dernière fois… en tout cas ici, j’espère.

Au niveau purement sportif, votre victoire de samedi vous a relancé dans la lutte pour le petit globe de la descente...

Je prends volontiers ces 100 points, la lutte est relancée mais je pense que Beat Feuz a démontré qu’il était vraiment très fort en ce moment. Il a livré une grande course hier avec un double intervalle devant lui et la neige qui tombe (n.d.l.r: Feuz s'est élancé avec le dossard 16, juste après la pause publicitaire). Il a réalisé une très grosse performance.

Vous nous parlez beaucoup de Feuz depuis un certain temps. Est-il le prochain crack du cirque blanc ?

Beaucoup d’athlètes suisses sont capables de gagner en vitesse. Nous disposons d'un excellent groupe. Mais à l’avenir, si Beat ne se blesse pas, il sera toujours un très gros client. Grâce à sa capacité à gagner les combinés, il est incontournable. Déjà cette saison, pour le général, il faudra se méfier de lui. Il est en feu, il skie sans se poser de questions. Il n’y va pas avec le dos de la cuillère. Il lâche ses appuis très vite. Il passe des courbes en position (n.d.l.r : en position de recherche de vitesse) que personne ne passe ainsi. Il prend des risques au bon moment. En l’air sur les sauts, il se rapproche très vite de la position, à l'instar de ce que fait Didier Défago. Il apprend à la vitesse grand « V ». Il a aussi eu ses blessures par le passé. Il a pris son temps pour revenir et il bel et bien là.

Ce record en poche, vous allez skier sur un nuage maintenant avec la succession de ces courses qui vous conviennent particulièrement bien (n.d.l.r: Garmisch et Chamonix où Didier Cuche s'est déjà imposé sont au menu des prochains week-ends)...

J’ai aussi pensé celà après Lake Louise… Et je suis rapidement descendu de mon nuage (n.d.l.r : Il avait remporté la descente et terminé 2e du super-G avant d'enchaîner les résultats en demi-teinte ensuite). Les choses vont très vite, mais je vais essayer de garder ce bon influx et continuer de skier de la même manière. Mais c’est difficile à rééditer, à retrouver les mêmes sensations. Les pistes sont différentes, les neiges aussi. Je vais continuer de suivre mon bonhomme de chemin comme je l’ai toujours fait. Le plus professionnellement possible.

Psychologiquement, cela ne va-t-il pas être dur de se remobiliser après cette sensation d’aboutissement ?

Non ce n'est pas un problème C’est même très motivant, C’est gratifiant. J'ai eu le droit à une standing ovation dans la tente VIP samedi soir. Seuls des gens super importants, des gros sponsors de Kitzbühel étaient présents. Que ces gens-là se lèvent tous pour m'ovationner, c’est juste incroyable. Avec ces sensations-là ce n’est pas dur de se sentir bien. En général c’est justement ce qu’il faut: se sentir bien pour arriver à lâcher ce qu'il faut au niveau du ski

Vous aimez à relever que vous êtes un privilégié...

Encore une fois, le scenario était peut-être écrit, mais qu’il se réalise, c’est juste une chance, un privilège, c’est magnifique. Je suis conscient d'être un privilégié tout peut basculer très vite. On skie sur le fil du rasoir. Lorsque longtemps tout va bien, la tuile se rapproche inéxorablement, c’est pour cela que je profite d’autant plus du moment présent.

On imagine qu'il est difficile pour vous de se projeter dans votre après-carrière ?

Finissons la saison, c’est encore trop loin. Il faudra que je trouve mes marques les mois qui suivront la retraite. Ce ne sera pas forcément toujours évident. Ce sera juste impossible de vivre ce que je vis actuellement. Peut-être parviendrai-je à retrouver ces sensations en pratiquant un autre sport, extrême ou motorisé.

Si vous deviez ne conserver qu'une seule image de cette semaine, ce serait laquelle ?

Le passage de la ligne. Entendre le public, découvrir le chrono. Tout se passe dans cette fraction de seconde-là. Le record, le plaisir, savourer ces derniers moments avec cette victoire-là, tout s'enchaine et on se sent bien.

Lorsqu'Andrej Sporn est en piste, vous pensez à quoi ? (n.d.l.r: le Slovène, flanqué de son dossard 30 possédait 25 centièmes d'avance sur le Neuchâtelois au dernier passage intermédiaire).

Andrej n'a pas été le seul à me causer du souci. J’étais conscient qu'être premier en bas ne signifiait pas que la victoire était dans la poche. Des bons glisseurs, il y en avait encore beaucoup au départ. Sporn avait démontré à l’entraînement et lorsqu’il a fait deuxième ici en 2010 qu'il était capable de réaliser un bon fond. Dans la Hausbergkante, le passage à l’entrée dans la traverse se négocie au mètre près. Si le virage est réussi on est à la bonne place et on peut être rapide. Il faut de la réussite, elle était au rendez-vous pour moi.

Lorsque vous vous promenez dans la station, il y a beaucoup de monde qui parle français, avec les divers accents chantants romands. Cela vous impressionne-t-il de voir autant de Romands à Kitzbühel, pour suivre vos exploits et ceux de Didier Défago ?

On prend conscience qu’il y a toujours plus de Suisses qui viennent voir la descente. On le voit avec les drapeaux qui flottent tout le long du parcours. On entend parler suisse allemand et français à tous les coins de rue. Il y a bien sûr des Français, mais il est vrai que le français qu’on entend dans Kitzbühel a souvent des consonances bien suisses. Peut-être que l’annonce de ma retraite a également amener quelques centaines de personnes de plus à se déplacer.

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