Genève - «Il veut qu’elle meure parce qu’elle lui appartient»

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Genève«Il veut qu’elle meure parce qu’elle lui appartient»

Le Ministère public a requis 18 ans de prison à l’encontre du Genevois accusé de l’assassinat de sa compagne en 2019. Le prévenu, qui assure qu’elle s’est suicidée, plaide l’acquittement.

Le drame s’est produit dans cet immeuble de l’avenue du Petit-Senn, en décembre 2019. Arrêté après les faits, le prévenu est incarcéré depuis.
Le drame s’est produit dans cet immeuble de l’avenue du Petit-Senn, en décembre 2019. Arrêté après les faits, le prévenu est incarcéré depuis.20 Minutes / dra

«C’est une affaire saisissante, car elle a un parfum de tragédie antique. Amour, haine, jalousie. Tous les ingrédients sont là.» Mercredi, au troisième jour du procès pour le meurtre d’une femme de 21 ans, Me Yaël Hayat, avocate de la partie plaignante, a planté le décor. Sur le banc des accusés, le compagnon de la victime, un Genevois, aujourd’hui âgé de 25 ans. Accusé d’avoir assassiné sa copine d’un coup de couteau, il plaide l’acquittement. La jeune fille s’est suicidée, assure-t-il. Le Ministère public a requis 18 ans de prison.

«Pas de panique, mais un baiser d’adieu»

L’avocate ne croit pas à la thèse de l’accusé. Cet homme, à la voix chevrotante et au regard éteint face aux juges, «a choisi de fermer les yeux sur la vérité. Le suicide n’est qu’un artifice, un refuge. Il s’est enfermé dans ses mensonges.» Preuve en est son comportement après le drame. Alors que sa compagne a l’arme plantée dans le cœur. «Il ne panique pas, ne crie pas, ne cherche pas à appeler les secours. Il lui fait un baiser d’adieu, s’habille, descend à sa voiture, appelle sa sœur durant cinq longues minutes avant de revenir à la maison et d’appeler le 144», détaille le procureur. Une attitude de coupable, relève Clément Emery. «Il aurait pu essayer de la sauver. Les experts psychiatres sont clairs. Il n’était pas dans un état de sidération à ce moment-là.» Pire, estime Me Guerric Canonica, défenseur de la famille. «Son choix de ne rien faire était calculé. Il l’a laissée mourir pour éviter qu’elle ne parle.»

Le téléphone: une boîte noire de ce crash

«La relation du prévenu et de la victime était tumultueuse, rythmée de ruptures, de réconciliations, de chantages au suicide et d’insultes, a décrit Me Yaël Hayat. Le jour des faits, en 24 heures, tout s’est accéléré.» Le matin du drame, l’accusé, qui nourrissait des doutes sur la fidélité de sa compagne depuis plusieurs semaines, obtient la confirmation qu’elle entretient une relation avec l’un de ses amis. Le soir, à leur domicile, elle lui annonce qu’elle le quitte. Que s’est-il passé ensuite dans leur modeste appartement à Chêne-Bourg? Aucun témoin direct, mais «une boîte noire de ce crash». Les messages que la victime adresse à son nouveau petit ami au fil de la soirée offrent un suivi en temps réel des événements, explique le procureur. Le portable du prévenu, lui aussi, a permis d’apporter des réponses.

Intention, préméditation, exécution

Son appel à un ami, l’après-midi du drame. L’accusé lui confie qu’il va faire une bêtise et laisse planer un silence lorsque ce dernier lui demande s’il compte tuer sa copine. «Je ne sais pas», finit-il par répondre. Une déclaration sur laquelle il est revenu durant le procès, arguant qu’il pensait parler du nouveau compagnon de la victime. Pour l’accusation, «c’est un aveu». Le message à son père, rédigé la nuit des faits où il lui donne des consignes pour retrouver sa voiture et s’occuper des hamsters, précisant qu’il va laisser la clé sous le paillasson pour lui permettre d’entrer. Pourquoi laisser des instructions s’il avait prévu de se donner la mort comme il le prétend sans s’en prendre à la victime. «Dans ce message, la jeune femme est morte. C’est la preuve de la planification de son acte», affirme le Ministère public. Enfin, vient l’exécution. Il efface les codes de son téléphone et de son ordinateur, supprime des photos de la victime et enlève la clé de son trousseau, comme il l’a évoqué dans le mot envoyé à son père. Seule chose qui a changé dans son plan: la fin. «Il a renoncé à se tuer et là, ça a été la panique», analyse Clément Emery.

Une relation de longue date

«Elle n’existe pas sans lui»

Aux yeux du Parquet, tous les critères sont réunis pour évoquer l’assassinat. «Un mobile égoïste: il veut qu’elle meure parce qu’elle lui appartient. Elle n’existe que pour lui; la froideur d’exécution d’un plan échafaudé; puis, la réaction odieuse du prévenu. Celle de mettre la faute sur la victime.» Face à un accusé dont «la prise de conscience est nulle et la coopération inexistante», il a requis une peine «dans le haut de la fourchette», soit 18 ans de prison. Aux juges, Me Guerric Canonica a réclamé «un verdict clair et ferme, car il participera à la reconstruction émotionnelle et psychologique de cette famille détruite par un acte irrationnel».

Les juges face à une erreur judiciaire?

Me Catarina Montero Santos a dressé un tout autre portrait de «l’être froid, stratège, manipulateur et égocentrique» décrit par l’accusation. «Il n’est pas le vilain petit canard qu’on veut vous faire croire. C’est un nounours, un trouillard qui évite les conflits et aime rigoler.» Son manque de coopération et ses réponses lacunaires ne sont en rien une preuve de culpabilité. «Il répond avec ses tripes et ne cherche pas à être quelqu’un d’autre. Il reste fidèle à lui-même. Preuve de l’intégrité de ce jeune homme atypique qui a reçu une éducation stricte.»

«La tâche des juges est lourde, a estimé l’avocate de la défense. L’avenir du prévenu est entre vos mains.» Mercredi, ce n’est pas un procès pour féminicide qu’ils devaient instruire, mais «une erreur judiciaire. Car le Genevois a déjà passé plus de deux ans en prison pour des faits qu’il n’a pas commis.»

Une victime qui sème le doute

«Qui a le contrôle sur qui?» a questionné l’avocate. Ce n’est pas le prévenu qui exerçait de l’emprise sur la victime, mais bien l’inverse, assure-t-elle. Chantage au suicide, séquestration, harcèlement, insulte. «C’est elle qui était jalouse. Tous les faits qui sont reprochés à l’accusé, en réalité, il en était victime», affirme Catarina Montero Santos, se référant à un rapport de police qui fait état de nombreux messages d’insultes envoyés au prévenu.

Si l’objectif n’est pas de ternir l’image de la compagne décédée, elle veut rétablir la vérité, notamment au sujet des violences conjugales qu’elle aurait subies. «Aucun élément objectif ne permet de retenir que cela est arrivé», souligne Catarina Montero Santos. «On a l’impression que la victime a semé plein de faux indices, qu’elle a dit ce qu’elle voulait à qui elle voulait.» Même sa mère la décrit comme «peu fiable et contradictoire». Peut-on juger le prévenu coupable uniquement sur la base des propos de sa copine, sans preuve directe? «Non, estime la défense. Aujourd’hui, il y a un doute insurmontable.»

Trouver un coupable à tout prix

«Dans cette affaire, on a la sensation qu’il faut trouver un coupable à tout prix, expliquer l’inexplicable.» Pour la défense, la seule explication est celle du suicide de la jeune femme. Originaire de Marseille, elle était venue s’installer à Genève peu avant le drame. «En perpétuelle quête de reconnaissance et de réconfort, elle ne les a jamais obtenus de sa famille qui la faisait culpabiliser d’être partie en l’abandonnant.» Très affectée par un accident qui a rendu son père handicapé quelques années plus tôt, c’était une jeune femme fragile. «Elle a exprimé des pensées suicidaires à de nombreuses reprises à ses amis en 2019. Même le nouvel amour qu’elle avait trouvé n’a pas effacé ses idées noires. Elle se sentait seule et pensait qu’il n’y avait pas d’échappatoire.»

Les plaidoiries se sont poursuivies jusque tard dans la soirée mercredi avec Me Robert Assaël et Me Garance Stackelberg, tous deux avocats de la défense. Le verdict sera rendu vendredi.

Vous avez été témoin, victime ou auteur·e de violence?

Leïla Hussein (lhu) est journaliste au 20 minutes depuis 2019. Après un passage à la rubrique web, elle a intégré la rubrique Genève en octobre 2020.

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