Genève: La justice donne tort à Chaskis, le livreur d’Uber Eats

Publié

GenèveLa justice donne tort à Chaskis, le livreur d’Uber Eats

La Chambre administrative a décidé que la société devait se soumettre à la loi sur la location de services – et respecter une convention collective nationale.

Les livreurs de Chaskis opèrent pour le compte d’Uber Eats.
Les livreurs de Chaskis opèrent pour le compte d’Uber Eats.20min/Marvin Ancian

Engagé dans son entreprise de régulation des économies dites de plateforme, dont Uber était le fer de lance, l’Etat avait, il y a un peu plus d’un an, remis au pas la société Chaskis. L’Office cantonal de l’emploi (OCE) avait signifié au livreur de repas, qui officie pour le compte quasi exclusif d’Uber Eats, qu’il devait se soumettre à la Loi sur la location de services. L’entreprise contestait ce point de vue. Elle avait fait recours, obtenant l’effet suspensif et le droit de continuer à exercer. Ce jeudi, la Chambre administrative de la cour de justice a indiqué avoir donné raison au Canton. Dans un arrêt daté du 5 décembre, elle a conclu que Chaskis était bien assujetti à la LSE.

Un impact sur la CCT

Cette décision, qui peut faire l’objet d’un recours au Tribunal fédéral, a plusieurs conséquences. D’une part, la location de services interdit le «paiement à la minute». Autrement dit, le temps d’attente des livreurs doit être rémunéré. Chaskis n’est pas concernée par ce volet, car elle paie à l’heure. En revanche, pour exercer, elle doit solliciter une autorisation de l’Office cantonal de l’emploi. Et surtout, son activité devient régie par une convention collective nationale étendue, celle de la location de services – plus favorable pour les employés que l’actuelle, celle des coursiers à vélo.

Uber Eats a «un pouvoir de direction sur les livreurs»

La Chambre administrative a expliqué, par le biais d’un communiqué de presse, que «même si la plateforme (ndlr: en l’occurrence Uber Eats) constitue un outil de travail, celle-ci permet d’exercer un pouvoir de direction sur les livreurs employés, au moins partiellement (…).» Elle a ajouté que les coursiers se trouvaient aussi, d’une certaine manière, intégrés à la société propriétaire de l’application, «laquelle détient des données personnelles sur les livreurs».

Me Sarah Halpérin, avocate de la société Chaskis, a été contactée mais n’a pas encore eu le temps de s’exprimer sur cette décision de justice.

Des similitudes avec MITC

L’arrêt de la Chambre administrative est intéressant à plus d’un titre, car il donne une idée de la manière dont pourraient être traités d’autres opérateurs: début 2023, l’Etat avait aussi décidé que MITC, la société qui emploie des chauffeurs opérant avec l’application Uber, devait être soumise à la loi sur la location de services. Un recours est pendant à la cour de justice.

Recours au Tribunal fédéral en vue

Chaskis a réagi ce jeudi soir via un communiqué de presse rédigé par ses avocats, Mes Sarah et Lionel Halpérin. Ceux-ci ironisent sur «l’empressement» du Pouvoir judiciaire à communiquer, mais aussi à «clore l’instruction et rendre une décision alors même que les deux parties sollicitaient des actes d’enquête complémentaires». Ils soulignent que cette décision étant susceptible d’un recours au Tribunal fédéral (auquel ils songent), elle n’est pas définitive. Ainsi, elle n’entraîne pas de conséquences sur l’activité de Chaskis et de ses employés dans l’immédiat. L’entreprise «persiste à considérer qu’elle ne pratique pas une activité de location de services». 

«De grosses conséquences»

Le syndicat SIT, par la voix de Jean-Luc Ferrière, co-secrétaire général, estime que cet arrêt «aura de grosses conséquences» sur l’actuel système des économies de plateforme. Il considère que la justice «confirme une relation directe entre les coursiers et la plateforme, ce que celle-ci avait toujours nié». Par conséquent, «si on pousse jusqu’au bout les conséquences de ce raisonnement aujourd’hui appliqué à Uber Eats, il pourrait aussi concerner Uber, qui de notre point de vue n’est pas un diffuseur de courses, mais un exploitant d’une entreprise de transport.» En revanche, le SIT ne pense pas, contrairement à l’Etat, qu’une relation de location de services existe entre Chaskis et Uber Eats (et potentiellement entre MITC et Uber): «pour nous, ces plateformes sous-traitent simplement la gestion de leurs ressources humaines».

  

Jérôme Faas (jef), chef de la rubrique genevoise, est journaliste à 20 minutes depuis 2012. Il navigue entre judiciaire, fait divers, économie et politique.

Ton opinion

280
0
73
Marquer