Genève: Face au crack, les commerçants sont à bout

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Crack à Genève«Les clients ont peur de venir et on les comprend!»

Les commerçants des Grottes subissent depuis des mois les nuisances liées à la présence des consommateurs de drogue et d’alcool. Leur chiffre d’affaires s’en ressent fortement.

«La place des Grottes est à nous», tel est le message des commerçants et habitants du quartier, excédés par la présence des consommateurs de crack et d’alcool qui ont envahi le lieu.
«La place des Grottes est à nous», tel est le message des commerçants et habitants du quartier, excédés par la présence des consommateurs de crack et d’alcool qui ont envahi le lieu.Christian Bonzon/20 Minutes

Il y a quelques mois, seule une poignée de commerçants des Grottes osait prendre la parole. En ce mercredi soir de septembre, ils sont plusieurs dizaines à insister pour témoigner. Ce n’est plus un murmure mais un gros coup de gueule. En cause: la présence en nombre de consommateurs de crack mais aussi d’alcool qui ont peu à peu pris possession de la place des Grottes et de ses alentours, à deux pas du local d’injection de Quai 9.

De quoi faire fuir les habitants comme les gens de passage. «C’est dur d’entendre les clients nous dire qu’ils ont peur de venir», lance Eric Muller, dont la boucherie donne sur la place depuis 1991. «Avant, ils arrivaient en famille et pendant que les parents se faisaient servir, les enfants jouaient sur la place. Aujourd’hui, ça n’est plus possible.» Résultat, le boucher-charcutier voit son chiffre d’affaires fondre comme neige au soleil. «En quatre mois, il a chuté de moitié.»

Terrasses désertées

De l’autre côté de la place, la terrasse du restaurant Le Nant des Grottes ne fait pas le plein. «Elle est beaucoup moins fréquentée. Les gens n’ont pas envie d’être importunés pendant leur repas et ils ont peur des vols, détaille le patron, Demokrat Berdynaj. En deux mois, mon chiffre d’affaires a baissé de 30%. Je peine à payer mes employés.» Un constat que partage un autre restaurateur du quartier: «Au mois d’août de cette année, on a fait un tiers de moins qu’en août 2022.» Sa serveuse décrit les insultes, les menaces, voire les violences «quand on demande aux toxicomanes de ne pas importuner nos clients». Craignant pour sa propre sécurité, la jeune femme s’est équipée d’une bombe lacrymogène. «Je n’ose plus aller chercher ma voiture seule au parking.» Le bar voisin accuse une baisse du chiffre d’affaires de 35% en un an. «Le problème, c’est qu’entre la présence des dealers et les bagarres, les clients ne viennent plus!»

Même son de cloche du côté de Nature en vrac. «On donne dans l’angle. Ils se placent juste là, face à la boutique pour fumer, souligne la cogérante de l’épicerie, Marcela Flechas. On appelle la police deux à trois fois par jour. Ils viennent, cela fait fuir les consommateurs de crack. Puis, dix minutes après, ils sont de retour.» Pour tenter de compenser la fuite de la clientèle, elle prévoit d’ouvrir un site de vente en ligne.

Moins 60% de ventes de vélos enfants

À presque 80 ans, Jean-Claude Gauthey a commencé à exercer son métier de tapissier décorateur dans l’échoppe située face au Quai 9 il y a 65 ans… «Moralement, c’est déprimant d’assister tous les jours à ce spectacle.» Et d’ajouter: «Les fidèles continuent de venir, mais il n’y a plus de clients de passage.» Idem au magasin de vélos Bikes2fold. «L’impact le plus visible, c’est sur les ventes pour les modèles enfants, précise le gérant, Charles Dhespel. On faisait essayer les vélos sur la place. C’est devenu impossible. D’où une baisse de 60% en un an.»

Les témoignages sont légion. Et le ras-le-bol tangible. «La place des Grottes est à nous!» clament haut et fort les commerçants mais aussi les habitants, désireux que les autorités entendent le message et prennent des mesures.

«On est réveillés par les cris en pleine nuit»

Les commerçants ne sont pas les seuls à se plaindre. Pour les habitants aussi, la situation est devenue infernale. Karim*, 40 ans, habite au-dessus du Quai 9 depuis treize ans. «Cela fait deux mois et demi que je ne peux plus dormir. Ils gueulent, se battent. Et, avec le crack, c’est 24h sur 24. Le matin, quand je sors, j’ai peur.» Un sentiment que connaît bien Laure, 33 ans. «Je suis arrivée en novembre 2022. Avant, j’habitais aux Pâquis. Je m’y sentais plus en sécurité. Il y a des caméras, plus d’éclairage… Ici, en un an, cela s’est beaucoup dégradé. Ils sont agressifs, se crient dessus…» Sa voisine, Catherine, 69 ans, renchérit: «Il y a des hurlements toute la nuit. Ça rend fou! Et personne ne fait rien. On a l’impression que les autorités sont impuissantes face à ce problème.» Aux yeux de Kathy, elle aussi âgée de 69 ans, «c’est devenu invivable! Quand on est assis en terrasse, les toxicomanes passent faire la manche, décrit-elle. Ma fille ne veut plus me rendre visite avec mes petits-enfants.»
* prénom d’emprunt
À Genève, la situation vis-à-vis de la consommation de crack est de plus en plus alarmante. Hormis les Grottes, les Pâquis souffrent aussi de cette problématique.Vidéo 20 minutes

Marie Prieur (map) est journaliste chez 20 minutes à Genève depuis 2023. Elle est passionnée par les sujets locaux politiques, judiciaires ou de société.

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